

FRED VARGAS
Pourquoi Vargas ? Un univers qui me plait, hors normes, loin des concepts habituels du roman policier même si souvent le Commissaire Adamsberg en est le policier récurent. Mon premier Vargas fut « Sous les vents de Neptune », pris sur les conseils d’un libraire à sa sortie en 2004, sous le charme, j’ai enchaîné par « L’homme à l’envers » et depuis j’ai recherché tous ses autres livres et acheté ses nouveaux. Curieusement ma dernière acquisition est son tout premier, « Les jeux de l’amour et de la mort » aux Editions du Masque. Même s’il est de facture plus classique par rapport à son œuvre à venir, il obtint quand même le prix Cognac en 1986. Un bon présage.
Depuis, son éditeur fétiche est Vivian Hamy et elle ne l’a plus quittée.
De son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau, née le 7 juin 1957, Fred Vargas adoptera le même pseudonyme que sa sœur jumelle Joëlle, artiste peintre sous le nom de Jo Vargas. Un nom qui est connu des cinéphiles, car Maria Vargas est le nom du personnage joué par Ava Gardner, dans le film « la Comtesse aux pieds nus » de Joseph L. Mankiewicz.
Elle se passionne très jeune pour l’archéologie et, après le bac, elle fait des études d’histoire, d’abord la préhistoire, puis le Moyen Âge, des périodes qui l’inspireront et donneront de beaux portraits comme ces historiens farfelus surnommés les « évangélistes », qu’on ne voit d’ailleurs plus depuis les « Adamsberg », dommage !!. Petit à petit, elle va construire un monde romanesque très personnel à la limite de l’irrationnel qu’elle intègrera judicieusement au monde du polar. Avec Vargas, dans ses « rompol » comme elle se plaît à les nommer, on à l’impression d’être en permanence sur un site fouilles. Il y a toujours un truc insolite voir irrationnel qui démarre chaque intrigue, des cercles bleus sur les trottoirs, un arbre inconnu du jour au lendemain, un os humain dans des déchets canins, un loup garou, des croix sur les portes, des rats porteur de la peste, des tridents meurtriers, un cerf éventré en Normandie, des pieds coupés aux portes d’un cimetière…Il faudra alors creuser pour mettre à jour des vestiges du passé, souvent des ossements, répertorier tout çà dans un coin du cerveau d’Adamsberg où cohabite facilement l’utile et l’inutile, suivre des pistes impensables pour le commun des mortels avec cadavres à la clé évidemment, et assister aux confrontations entre les « Pourquoi » précis de Danglard, et les « Je ne sais pas » nonchalants du commissaire.
L’univers de Vargas relève des contes fantastiques et des peurs bleues de notre enfance, ce qui donne des romans nocturnes voire lunaires comme ses personnages.
Son œuvre policière riche déjà de onze romans (1) a tout pour attirer les metteurs en scène, pour l’instant ce fut le cinéma avec « Pars vite et reviens tard » de Régis Wargnier avec José Garcia en Adamsberg, une réussite mitigée, et la télévision avec « Sous les vents de Neptune » de Josée Dayan avec Jean-Hugues Anglade dans le rôle du commissaire, une très bonne adaptation et un Adamsberg conforme à ce que j’en attendais.
(1) les Jeux de l'amour et de la mort, 1986 ; l'Homme aux cercles bleus, 1991 ; Ceux qui vont mourir te saluent, 1994 ; Debout les morts, 1995 ; Un peu plus loin sur la droite, 1996 ; Sans feu ni lieu, 1997 ; l'Homme à l'envers, 1999 ; Pars vite et reviens tard, 2001 ; Sous les vents de Neptune, 2004 ; Dans les bois éternels, 2006 ; Et son dernier livre :
« Un lieu incertain » chez Viviane Hamy - 06 /2008 – 385 pages
On démarre ce dernier Vargas avec un commissaire en plein repassage, d’humeur maussade, préparant son départ pour Londres, peu réjoui d’assister à un colloque sur les flux migratoires surtout dans ce pays dont il n’a pu mémoriser la langue. Pour son adjoint Danglard, anglophile, l’anxiété venait plutôt de franchir la Manche par le Tunnel, quoique, vu sa phobie des voyages,
l’avion lui aurait sûrement généré le même stress.
Foutu colloque où rester assis, mettait les nerfs d’Adamsberg à rude épreuve, «le pelleteur de nuages» était en manque d’errances solitaires, cela brisait son flegme. Il apprécia donc la ballade nocturne avec pour guide un vieux flic nommé Radstock. Ce fût moins drôle quand un lord excentrique leur conseilla de pousser jusqu’au vieux cimetière d’Highgate, leur affirmant que de vieilles chaussures voulaient y rentrer, et que comble de l’horreur, des pieds étaient dedans, tranchés à hauteur des chevilles presque intacts. Une affaire purement anglaise pour Danglard, même si les dix-sept chaussures, huit paires françaises et une serbe, ne l’étaient pas. Pour Adamsberg, intrigué par la légende du cimetière d’Highgate possédé par les vampires depuis le 18ème siècle, il mettrait ce souvenir dans un coin de sa mémoire afin de ne pas l’oublier et nous non plus. Car, Vargas a le don de mettre entre parenthèse un fait insolite, voir surnaturel pour mieux le faire ressurgir au moment propice d’une autre enquête.
Cette autre enquête sera d’un tout autre ordre, un crime d’une démence hors du commun, le corps d’un homme solitaire, Vauzel, ayant été dépecé, écharpé, voir émietté et dispersé aux quatre coins du salon d’un pavillon de Garches, comme un puzzle à reconstituer. Il y a très peu d’indices, seulement du crottin de cheval qui semble accuser le jardinier Emile, bagarreur compulsif, proche du défunt et de plus son héritier, un coupable idéal. Autre proche, le médecin, Paul de Josselin un ostéopathe somatopathe qui d’un seul doigt soignait les blocages physiques et psychiques, ceux de Vauzel et d’Emile, mais suite à cette histoire ceux d’Adamsberg et de la petite chatte de Lucio le voisin de ce dernier.
On retrouvera aussi avec plaisir toute la fantaisie de la brigade avec des personnages tous plus décalés les uns que les autres, de Danglard alcoolo érudit, le disque dur du commissariat, au naïf Estalève qui par ses bévues pouvait ouvrir des pistes inattendues, mais aussi Retancourt, la puissance d’un chêne et des capacités aussi multiples que les nombreux bras de Shiva, Froissy et son insécurité alimentaire, Noël le primitif, brutal avec les hommes vulgaire avec les femmes, et Mordent le faible prêt à tout pour sauver sa fille droguée. Quant à notre commissaire, égal à lui-même, il n’aura pas besoin de flingue pour régler cette histoire, son intuition, « un sas de séparation entre le conscient et l’inconscient mal fermé » comme dirait le docteur Josselin, suffira. Il y gagnera un fils déjà adulte et un brin névrosé. Mais on n’y verra pas Camille, en vacances en Normandie avec son autre fils le petit Tom, dommage, car cette présence féminine dans le sillage d’Adamsberg le rendait plus humain.
Cette vendetta entre deux lignées de vampires qui le mènera à Kiseljevo sur les bords du Danube, dans un lieu incertain peuplé de démons, là où il se passe des choses hors du commun, ne doit pas effrayer le lecteur. L’auteur n’a pas son pareil pour nous entraîner dans les sables mouvants de l’irrationnel, avec des légendes pour mieux nous endormir ou nous tenir éveillé, un peu de folie dans notre monde de logique car la raison viendra toujours à bout de ses chemins qui ne sont jamais droits. J’ai adoré, l’humour noir y est jubilatoire, et les mots étrangers m’ont ravie autant que ceux des québécois de «Sous les vents de Neptune».