dimanche 4 octobre 2009

Là où les tigres sont chez eux de Jean Marie BLAS DE ROBLES


Jean-Marie Blas de Roblès
"Là où les tigres sont chez eux"
Editions Zulma - 784 pages

Prix Médicis 2008

Prix du roman Fnac 2008

Prix du Jury Jean Giono




Au Bresil, Eléazard Von Vogau avait choisi de rester à Alcantara malgré le départ de sa femme Elaine et de sa fille Moéma. Pour essayer d’oublier, il va accepter de travailler sur un manuscrit inédit du 17ème siècle, « La vie d’Athanase Kircher » de Caspar Schott, sorte de dérivatif l’obligeant à une concentration et une persévérance thérapeutique.
Le personnage principal de ce manuscrit va donc devenir le héros du roman de Blas de Roblès, un père jésuite allemand né en 1602, contemporain de Descartes et Galilée, théologien, savant polygraphe et baroque, qui a écrit sur tout et s’est trompé sur beaucoup. Sa mémoire était prodigieuse, sans s’aider d’aucune note il pouvait citer la plupart de ses sources, ou se livrer à des calculs très complexes. Cette érudition, malgré sa jeunesse, lui ouvrit de nombreuses portes dans toute l’Europe, pour finir en Italie sous l’égide du Vatican. Sa vie nous sera contée par son disciple Caspar, sorte de candide en adoration devant le maître.
Ce roman est construit comme un livre chorale, car en suivant le parcours de Kircher par l’intermédiaire d’Eléazard, nous suivrons aussi plusieurs personnages du Brésil actuel. On passera du 17ème (l’auteur en gardera d’ailleurs l’esprit en employant l’esperluette « & » en vigueur dans les manuscrits de l’époque) à notre siècle au gré des chapitres, voir même des paragraphes, sans aucune gêne, l’ensemble dressant un parallèle entre deux époques de profondes mutations et de remises en questions sur les sciences et les croyances.
Pour la partie contemporaine, on suivra bien sûr Eléazard dans ses réflexions sur la vie d’Athanase et dans ses doutes sur l’utilité de son travail. Qu’aimait-il chez Kircher sinon ce qui le fascinait lui-même, l’esprit de la découverte. Par contre s’il regrettait sa femme, il était prêt à succomber aux charmes de Lorédana, mystérieuse italienne qui elle, le trouvait rassurant jusque dans sa manière de douter.
Quant à sa femme Elaine, elle s’était éloignée d’ Eléazard par réflexe de survie, elle lui reprochait son cynisme et lui en voulait de ne plus croire en rien. Son échappatoire sera de se lancer dans une expédition dans le Matto Grosso à la recherche d’un fossile précambrien. Elle sera accompagnée de deux sommités de la faculté et de Mauro son meilleur étudiant. Ils embarqueront sur « Le Messager de la foi », canonnière de fortune appartenant à un ancien réfugié nazi, Petersen. Cette expédition ne sera pas de tout repos, aura des allures de descente aux enfers mais aussi de retour aux sources.
Moéma, leur fille, suite à leur séparation, alla poursuivre ses études à Fortaleza. Elle avait choisi de vivre une vie débridée, elle entretenait sa petite amie Thaïs et se shootait aux frais de son père. Elle nous fera découvrir un Brésil peu connu, grâce à des incursions dans des villages perdus, oubliés de tous. Elle initiera un de ses profs, Roetgen, à l’extase sous toutes ses formes, et lui donnera l’occasion de participer à une pêche inoubliable dans un port du bout du monde.
On suivra l’histoire de Nelson qu’on surnommait « L’allégé » à cause de son handicap : entier jusqu’au bas ventre, il n’était allégé que des membres inférieurs…il était né à genoux avec les os de chaque jambe soudés ensemble et terminés par des moignons de pieds. Il se déplaçait comme un animal en s’aidant avec les bras, et faisait la manche avec le rêve de se payer un jour un fauteuil roulant. Il avait pour protecteur Ze, sorte d’abbé Pierre brésilien, et avec eux on découvrira l’enfer des favelas où la faim poussait à toutes les horreurs, et où l’aide au tiers monde était résumée par Ze, comme « du fric qu’on prend aux pauvres des pays riches pour donner aux riches des pays pauvres ». Le premier à se servir était bien le gouverneur Moreira, un être cupide et sans scrupules, prêt à tout pour convertir une presqu’île en centre super luxe, et responsable de la mort du père de Nelson.
Difficile de résumer un tel roman où tout s’entrecroise à nous en donner parfois le tournis… L’auteur fera d’ailleurs dire à Loredana quand Eléazard doute à propos du livre sur Kircher : « une simple notice de quelques lignes peut toucher plus juste que 800 pages consacrées au même individu ». On aura tendance à se poser la même question quant à ce livre. Surtout que ce roman ne se lit pas si facilement que ça...il faut assimiler certains passages aux réflexions philosophiques parfois ardues, et autant la période contemporaine est passionnante, autant la partie Kircher traîne un peu en longueur.
Ce roman, par le mélange de styles en fonction des circonstances, des personnages, et de l’époque où ils évoluent, frise tous les genres littéraires : roman historique, d’aventures, initiatique, mais aussi le roman noir et la fable sociale, une véritable épopée qui donne une idée d’universalité. Pour une part optimiste, cette aventure humaine en quête des origines, de la vérité et du sens de la vie s’imprègne vite de pessimisme car les croyances en un idéal sont souvent trompeuses surtout dans nos sociétés de consommation, où cupidité, hypocrisie, et faire valoir prennent vite le dessus, et là, Jean Marie Blas de Roblès aurait pu éviter certains clichés tout faits.
L'auteur a travaillé dix ans sur ce livre et presque mis autant de temps pour le publier, j’espère que « Là où les tigres sont chez eux » bravera le temps pour finir comme un classique. En tout cas, pour moi j’ai fini son livre épuisée, un peu déçue par la fin, mais ravie et au final enrichie. Il ne faut surtout pas bouder son plaisir à le lire.

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