lundi 23 mars 2009

Un Secret de Philippe Grimbert






Philippe GRIMBERT
« UN SECRET »
Editions Grasset
Roman – Avril 2004 – 191 pages




Philippe Grimbert est né en 1948 à Paris, après des études de psychologie et des années passées en analyse il devient lui même psychanalyste et se définit volontiers comme « déchiffreur et défricheur de secrets ». Il a publié plusieurs essais, Psychanalyse de la chanson, Pas de fumée sans Freud, Evitez le Divan, Chantons sous la psy et un premier roman en 2001, La Petite robe de Paul chez Grasset. Un secret, est son second roman, son titre est sans ambiguïté car il y dévoile le secret de ses parents. Il va d’ailleurs attendre leur disparition pour se livrer de façon plus qu’intime dans cette fiction quasi autobiographique.
Un jeune garçon, honteux d’être fils unique, se sentant coupable sans en connaître la cause, va s’inventer un frère de toutes pièces. Ce frère invisible sera le reflet de ses parents rompus aux disciplines de l’athlétisme alors que lui-même est un gamin à l’anatomie plutôt défaillante. Des dires de sa famille, bien française de nom et de religion, ne ressortiront que des bribes d’un passé flou et le nom d’un village St Gaultier dans l’Indre. C’est là que ses parents, Maxime et Tania, son oncle et sa tante, Georges et Esther, ainsi que Louise l’amie de la famille, s’y étaient réfugiés quand les menaces de réquisition les avaient obligé à franchir la ligne de démarcation. Ils associaient ce village à des années de sérénité durant la tourmente, comme si St Gaultier avait été détourné des horreurs et des humiliations des envahisseurs. Comme il s’était inventé un frère, il s’inventera la rencontre idyllique de ses parents.
Chétif de naissance, il ne deviendra jamais le sportif rêvé par son père, mais un élève studieux toujours fourré dans ses bouquins et ses cahiers où il remplissait des pages entières de récits de son invention. Il se sentait plus proche de Louise, elle-même disgracieuse, affublée d’un pied bot, mais douée pour les massages réparateurs, il se reconnaissait en elle, et lui confiait volontiers ses secrets. Le lendemain de ses quinze ans, tout basculera, l’horreur d’un documentaire sur les camps de concentration et le rire d’un camarade qui disait « Chiens de Juifs » avec l’accent allemand déclenchera en lui une rage noire et un désir qui ne lui ressemblait pas, celui de tuer. C’est d’ailleurs à Louise, et à elle seule, qu’il réussit à dire la vérité. En larmes, elle allait décider de se défaire de son serment, l’histoire de ses parents de limpide allait devenir sinueuse, et leurs silences allaient devenir secrets et mensonges. Au fur et à mesure, une seconde histoire va naître nourrie par les révélations de Louise.
Elle allait tourner les pages d’un livre qui n’avait encore jamais été feuilleté, et d’où sortiront deux noms, Simon et Hannah, effacés une première fois par la haine des bourreaux et une deuxième fois par l’amour de leur proche. Egalement effacées ces deux lettres de son nom, un « m » pour un « n » et un « t » pour un « g » qui seront des cicatrices indélébiles de cette période où comme dira l’auteur, le mot « aime » avait recouvert le mot « haine ». Ces révélations allaient lui permettre de renaître, les fantômes ayant desserré leur étreinte. Il y gagnera un frère bien réel, mais il apprendra qu’on ne gagne jamais contre la mort, il se taira lui aussi, par amour pour ses parents.
C’est un roman sur la honte et la culpabilité des juifs générées par le nazisme, et sur la survie par le mensonge, un choix que les parents du narrateur ont fait vis-à-vis de leur fils. Philippe Grimbert analyse avec justesse les blessures enfantines qu’ont généré tous ces secrets et nous livre ici une part intime de lui-même. Le ressort principal de ce drame vient de la façon dont l’auteur déroule le fil de son secret, une première partie écrite au passé par le narrateur adulte avec des mots simples pour une enfance faite de certitudes et de rêveries et une deuxième partie écrite au présent pour décrire ce lourd passé et pour mieux restituer les émotions et le vacillement intérieur du narrateur. C'est une histoire très personnelle mais bouleversante et qui nous captive du début jusqu'à la fin. Un grand roman qui a reçu le prix Goncourt des lycéens 2004 et le prix des lectrices de Elle 2005.

vendredi 13 mars 2009

Mystic River de Dennis LEHANE


« Mystic river» de Dennis LEHANE
Traduit de l’américain par Isabelle Maillet
Editions Payot&Rivages – 2002 – 405 pages


« Mystic River » est plus qu’un polar ou un roman noir, c’est une
œuvre complète à la construction remarquable, un livre sur la jeunesse brisée, les secrets et la culpabilité. Dennis Lehane nous conte pas une histoire mais plutôt trois qui vont s’entremêler dramatiquement. On commence le livre en 1975 avec trois ados, copains de jeux, mais de quartiers dissemblables de Boston, Sean habitait le « Point » là où on achetait, Jimmy et Dave habitaient les « Flats » là où on louait. Jimmy Marcus, gamin surexcité et
lunatique était prêt à toutes les bêtises risquées, et avait le don d’y entraîner les deux autres, Sean Devine par simple admiration et Dave Boyle pour se faire accepter. Leur vie va alors basculer quand deux types se faisant passer pour des flics embarquent Dave qu’on ne reverra plus pendant quatre jours. Il réapparaîtra subitement, prétendant s’être échappé, mais on ne saura jamais vraiment ce qui lui est arrivé, manifestement quelque chose de très traumatisant qui le coupera complètement du monde et donc de ses deux copains.
Le temps fait son œuvre enterrant les mauvais souvenirs, mais la disparition de la fille Jimmy Marcus, Katie, va les remettre en présence alors qu’ils sont adultes. Jimmy après des erreurs de jeunesse et la prison a perdu sa femme, a élevé Katie, s’est rangé et s’est remarié. Sean est devenu flic, il s’est marié, mais la pagaille qu’il a mise dans sa vie privée a fait fuir sa femme et déteint sur son travail. Quant à Dave, il a appris à s’arranger du « Destin », il galère dans son ménage mais sa femme Céleste est prête à tout pour sauver leur couple.
L’aventure de 1975 revient vite sur le tapis, elle trouve écho dans le drame qui les réunit à nouveau, surtout que Sean enquête sur le meurtre de Katie. Le temps a gommé leurs souvenirs d’amitié de jeunesse, mais était-ce vraiment de l’amitié ? Le ver est dans le fruit, le germe pourri déposé par le passé fait son œuvre. La violence sourde, elle monte d’un cran à chaque page, la ville est à deux doigts d’exploser. Mais la violence est surtout intérieure, elle vient de l’incapacité pour la parole de se frayer un chemin, chacun reste enfermé sur lui-même, que les secrets soient bien ou mal gardés.
Derrière ces trois fantômes humains, trois femmes s’activent dans l’ombre pour essayer de prendre part à leur existence. Lauren la femme de Sean l’appelle de jour comme de nuit, restant inlassablement muette derrière le combiné, forme d’agression morale pour Sean déjà en proie à ses idées noires. Annabeth et Céleste, cousines germaines issues d’une grande famille de mafieux, établissent le lien entre leurs maris tout en ajoutant une tension de plus à leur relation. Céleste, face à un mari énigmatique avec qui toute communication est impossible, ignorante du drame qu’il a vécu, sera aussi une victime malgré elle.
Il y a de la tragédie antique dans ce roman venant de l’inéluctabilité des situations et de la haine grandissante. On pensait lire un banal polar, il y avait un meurtre, une enquête, du suspense, mais la complexité psychologique et l’ambivalence des personnages, principaux ou secondaires, font que la résolution de l’enquête ne passera pas par les voix traditionnelles. Le passé est un personnage à part entière, il génère les angoisses du présent. Bravo à l’auteur, c’est un livre remarquablement écrit, et qui transcende le genre.