samedi 25 octobre 2008

Dolores HITCHENS


« Dans l’intérêt des familles » de Dolorès HITCHENS
Traduit de l’Américain par Michel PEYRAN
Editions Gallimard 1960- 251 pages (Carré Noir n°461)


Au départ du roman, une lettre anonyme adressée à la police, dans laquelle l’auteur affirme, avoir tué trois adolescents l’année précédente, et avoir déjà choisi sa quatrième victime. Les trois premières, pour la police, étaient décédées par accident,
ou d’homicide involontaire pour un avortement qui avait mal tourné. Que veut dire cette lettre ? Est-ce un canular ? L’auteur semble signifier que la mort de ces trois personnes, aurait été moralement souhaitable… des meurtres « dans l’intérêt des familles » en quelque sorte. Les policiers sont sceptiques, car dans cette lettre il y a un besoin d’épater ceux qui vont la lire, çà sonne faux, mais en même temps on sent la raillerie orgueilleuse d’un fou qui se prend pour Dieu, peut décider de ce qui est bien et mal et ne peut plus se contenter d’être seul à connaître la vérité.
Redémarre alors l’enquête de deux policiers, ils vont reprendre les faits, revoir les familles des disparus, chercher comment ces accidents ont pu être commandités par ce fou. Même si le doute subsiste, chaque proche va s’impliquer dans cette quête de la vérité, et surtout faire en sorte que cet illuminé ne sévisse plus.
Dolorès Hitchens sait saisir à merveille les traits de caractère, l’enquête est seulement là comme un fil conducteur, il suffit de tirer pour que se déroule une histoire prenante jusqu’à la dernière page.


LA VICTIME EXPIATOIRE de Dolorès HITCHENS
Editions Rivages Noir/Avril 1990


L’histoire est celle de Sader, un détective privé comme on les aime, désabusé, noble et désintéressé, qui quand on lui donne un os à ronger, ne peut s’empêcher d’aller jusqu’au bout pour l’amour du métier. D’ailleurs son client, un certain Gibbings, lui demande, « je veux savoir si vous êtes un gars futé, qui s’accroche, prêt à tout pour arriver à ses fins ». Il devra effectivement s’accrocher.
Pourtant, elle s’annonçait simple cette enquête, rechercher un enfant qui a disparu à la mort de ses parents adoptifs, et qui est soi-disant maltraité, comme l’affirme une lettre anonyme envoyée à Gibbings, le prétendu grand-père naturel. Sader va essayer de résoudre cette équation à plusieurs inconnues, car les gens impliqués, Gibbings compris, ont tendance à être plutôt cachottiers, et vénals. Il y a un grain de sable qui empêche de reconstituer le puzzle, et nous sommes pris dans l’engrenage au même titre que Sader, pour réussir à sauver cet enfant séquestré et battu.
Dolorès Hitchens nous raconte cette histoire, sous forme d’enquête à tiroirs, sans sensibilité exagérée sur le portrait de la mère, pleine d’humanité même pour les personnages les plus durs, et nous livre une enquête palpitante où la psychologie remplace les coups de feu.

POURQUOI DOLORES HITCHENS ?

Consulter le bulletin n° 12 qui lui est consacré signé Thierry Cazon et Julien Dupré

de l'association " Les Polarophiles Tranquilles "

Contours du jour qui vient de Léonora MIANO





« CONTOURS DU JOUR QUI VIENT » Léonora MIANO

Editeur PLON – Mai 2006 – 275 pages






Léonora Miano pour son deuxième roman nous emmène au Mboasu, un état imaginaire d’Afrique qui se relève difficilement d’une guerre fratricide et est frappé de misère et de folie.
C’est l’Afrique à l’état brut avec ses rites, ses croyances et ses démons, où Dieu n’a pas peur de frayer avec les gourous, où un enfant n’a que la valeur de ce qu’il peut rapporter, une Afrique à la dérive pleine d’excès et de cruauté.
Elle nous conte l’histoire de Musango (la Paix en camerounais), qui après avoir été pendue au manguier, fouettée avec des bambous, avait été attachée nue sur le lit, du papier journal dans le nez et les oreilles, avec sa mère qui s’apprêtait à y mettre le feu. Elle pensait qu’elle était maudite, atteinte du mauvais œil. La vieille sorcière sauva la vie de la fillette car brûler son corps n’enlèverait pas le pouvoir des esprits, il suffisait de la chasser et de purifier la maison après. Elle n’avait que neuf ans, mais en paraissait sept tellement elle était chétive, elle se retrouva à la rue, nue, sans avoir mangée depuis trois jours. Son père était mort sans avoir épousé sa mère la laissant sans argent, reniée par sa belle famille, elle-même reniant la sienne, seule avec sa folie et tous ces sorciers, conseillers de mauvais augure, qui savent profiter des âmes les plus faibles, « qui peut dire à une femme que la chair de sa chair n’est pas un être humain ».
Musango survivra, la vie va dominer la mort. Elle se retrouvera comme bonne à tout faire dans un camp où un proxénète du nom de « Vie Eternelle », avec ses amis « Lumière » et « Don de Dieu », prépare à la prostitution des jeunes filles qui veulent « se faire la France ». Mais le destin d’un africain, est il d’aller « faire l’Europe » et de revenir au pays avec le label Occident pour écraser avec dédain les siens plus ignorants. « Ils oublieront que la ligne était dans leur main et qu’elle n’indiquait pas la fuite ». Ces trois là, outre la traite des femmes, donnaient aussi dans l’arnaque spirituelle, et la foi qu’ils professaient dans leur temple était un mélange de prétendus rites africains et d’interprétation toute personnelle de la bible. « Il faut frapper les esprits, mettre les âmes à genoux, laver les cerveaux, tout cela dans le seul but de soutirer aux fidèles une partie de leurs revenus ». Ils arrivent à faire croire à leurs fidèles qu’il faut d’abord descendre en enfer pour atteindre le paradis, et aux femmes qu’elles doivent recevoir la semence masculine au moins une fois par mois, les célibataires et les veuves seront alors données de force à un homme appelé « le nettoyeur ».
Mais Musango n’aura de cesse de retrouver sa mère, elle se l’imagine, lui parle, « il n’est que de l’ombre sur mes jours et tu ne me quittes pas », elle essaie de vivre sans, il y a tant de choses que sa mère aurait dû lui apprendre, elle n’a aucun repère, la clé de sa liberté est cachée sous la colère qui lui a tari ses larmes. Elle lui fait des reproches mais sans haine, « tu ne m’as rien donné, mais peut être n’avais tu rien…Il me faut remonter à la source de ton existence pour trouver l’origine du mal ». Trois ans cela dura, une deuxième gestation avait commencée avec un rêve fou celui de la retrouver, rêve d’amour irréalisable, « nous ne serons jamais une mère et sa fille, je m’en arrangerai…ce sera notre histoire que ce silence intense, ce sera notre attachement …je n’aurais pu que coudre des points fragiles encore trop lâches sur la béance qui nous sépare, cela aurait très vite rompu ». Grâce à sa mère elle aura au moins appris la voie à ne pas suivre, et grâce aux femmes rencontrées lors de son périple, notamment son institutrice, sa grand-mère maternelle Mbambé et son nouvel ami Mbalé (la Vérité), que c’est à son tour de vivre et de suivre les « contours du jour qui vient ».
Un beau roman que cette histoire vue par les yeux de cette fillette plus que mature qui a fait l’impasse sur son enfance. Il nous montre la complexité des rapports mère fille dans cette Afrique qui est celle des femmes même si ces dernières n’ont toujours pas le beau rôle face au machisme, à la puissance de l’occulte et à la foi truquée. Miano est un grand écrivain qui fait passer à travers sa plume toutes les ambiances, les couleurs et les senteurs de son pays natal. On est saisi par sa grande maîtrise de l’écriture et l’on ne résiste pas à la poésie qui se dégage de ce livre à découvrir sans faute.

la vie mentie de Michel DEL CASTILLO




LA VIE MENTIE
Michel DEL CASTILLO
Editions Fayard
08/2007 – 374 pages



Le nouveau roman de Michel Del Castillo est un nouveau règlement de compte avec l’ Histoire, la sienne propre et celle de l’Espagne. Le narrateur, Salvador, ancien soixante-huitard, à la réussite confortable dans le monde de la communication, marié et père d’une petite fille (qu’il avait eu, comme il possède un appartement, une voiture…), et qui frôle l’alcoolisme par indifférence à la vie qui l’entoure et dégoût de soi. Il va alors essayer de reconstituer le puzzle familial, en creusant dans le passé de ses parents et surtout de ses grands-parents.
Sa grand-mère, Vera, qui s’est recluse d’elle même dans une maison de retraite provinciale, sort de son mutisme et laisse échapper par bribes l’histoire da sa vie. Née à Berlin de parents juifs, elle fuit l’Allemagne nazie pour vivre un amour passionné avec un espagnol, brillant universitaire, disciple de Miguel de Unamuno. Son mari disparaît dans des conditions tragiques, la guerre civile et ses horreurs sont là, il est question de cruautés, de délation, de laisser faire, d’honneur et de remords.
Son père, Gonzalo, inexistant dans son enfance (au même titre que sa mère d’ailleurs, qui elle, s’est toujours défilée par pur égoïsme), a refait sa vie en Angleterre, et est devenu alcoolique. Il refait surface dans la vie de Salvador à un moment ou la mort le frôle, le précède. Cet homme avare de confidences, laisse une brèche s’ouvrir dans les souvenirs de son enfance, pont relais avec ceux que veut bien distiller Vera.
C’est d’ailleurs l’annonce du suicide de ce père méconnu, la perte de la mémoire de cette grand’mère tant aimée, ses compromissions dans une manipulation médiatico-politique, et son détachement pour sa cellule familiale ( il laisse presque avec plaisir sa femme partir avec un de ses amis), que Salvador va s’exiler en Espagne, à la poursuite des démons de son passé, ce qui lui fait dire : « Je savais que l’important n’est pas ce qu’on possède mais ce qu’on cherche »
Un roman foisonnant d’idées, de débats de fond différents, que ce soit la guerre civile espagnole ( j’ai été, je l’avoue, un peu dépassée sur ce sujet ainsi que sur Unamuno), les grandes magouilles des sociétés de communication pour camoufler des bénéfices records et dépénaliser des licenciements collectifs sous couvert de mondialisation, les problèmes liés aux maisons de retraite , à l’alcoolisme, à la solitude, à la difficulté d’être, d’assumer ses choix.
Pour Vera « Vieillir c’est pactiser avec les regrets », pour Michel Del Castillo espérons que son lourd passé nous donnera encore de beaux romans, riches de tourments de toutes sortes et si bien écrits.


Belle soeur de Patrick BESSON


BELLE SŒUR de Patrick Besson
Editions Fayard - 08/2007 - 240 pages


Une idée originale, un homme tombe amoureux, le jour où on la lui présente, de sa future belle-sœur. Au siècle dernier, cela aurait pu donner un roman riche en sentiments exprimés ou refoulés, dans un style réaliste ou romantique. Mais on est au vingt et unième siècle, l’ère des « people », des produits « light », l’auteur n’échappe pas à son époque.
Ses personnages : Gilles journaliste évènementiel, inodore et incolore pour sa mère, son frère cadet Fabien, comédien et beau comme un dieu, un peu drogué, beaucoup alcoolo, mais le fils préféré et adulé, enfin Annabel, fiancée de Fabien, intéressée, mal aimée et en mal d’enfant. Le premier va entretenir son fantasme pour Annabel, essayer, pour une fois, de supplanter son frère qui lui a volé son droit d’aînesse grâce à la célébrité, y réussir, mais est ce pour les bonnes raisons ? Annabel est plus sournoise et calculatrice qu’il n’y parait.
« ce qu’Annabel n’aimait pas chez Fabien, c’était qu’elle l’aimait, ce qu’elle aimait chez moi, c’était qu’elle ne m’aimait pas. Mon frère lui prenait une liberté que je lui rendait, celle des sentiments »
L’intrigue : elle est alambiquée comme ses personnages, dès le début on sait le dénouement
tragique qui ponctuera cette histoire, reste le pourquoi? Le pouvoir de l’argent, de la célébrité.
Peut être pour bien nous faire sentir ce pouvoir, Patrick Besson nous livre un bottin mondain et gourmand parisien, chiffre et adresses à l’appui, inintéressant, on a même droit au contenu chiffré du caddy d’Annabel (panier de la ménagère de moins de 50ans de Neuilly), déballage d’infos qui n’apporte rien, du remplissage.
Dommage, reste un livre qui se lit vite, et qui s’oubliera vite. Aurait pu mieux faire.



Thera de Zeruya Shalev


« Thera » de Zeruya SHALEV
Gallimard-(février 2007)-492pages


Zeruya Shalev, écrivaine israélienne, a choisi l’écriture pour sonder les sentiments, les désordres de l’âme humaine, plutôt que de narrer les conflits politico-religieux de son pays, même si elle-même en a subi les méfaits, ayant été lourdement blessée dans un attentat.
« Thera » son dernier roman, fait référence au nom antique de Santorin, où Ella son héroïne, archéologue de métier, participe à des fouilles, mais dans ce récit il s’agit plus de fouiller son monde intérieur émotionnel suite à la rupture de son couple, avec toutes les remises en question que cela comporte. Elle va décortiquer le pourquoi, le comment et les conséquences de cette rupture dont elle est l’initiatrice.
Elle manque d’air, son mari Amnon ne lui apporte plus rien, l’irrite, elle a perdu l’admiration des débuts voir l’estime qu’elle avait de lui, elle juge sévèrement son égoïsme masculin dans son rôle de père, qui ne renonce à rien et ne donne du temps à son fils que lorsque ses propres priorités sont assouvies. « L’amour s’est usé, est tombé malade, a perdu de sa vigueur, pour finir par mourir...comme une corde de guitare rompue». Le constat d’échec est radical, « mieux vaut vivre seule que dans l’hostilité mesquine et revancharde ».
Principale conséquence, les remontrances de son père qui parle de malédiction, lui fait un cours sur le bonheur, qui se résume à un engagement familial, une sorte de pacte que l’on ne renie pas. « Vous surmonterez les difficultés parce que vous saurez que vous n’avez pas le choix, tu seras étonnée du soulagement que te procurera le fait de rayer définitivement de ton esprit toute possibilité d’une autre vie avec d’autres partenaires ». C’est une histoire de sacrifice qu’il lui propose, l’abdication de son libre arbitre. Elle saura résister à ce père imbu de sa personnalité, en souvenir de sa mère qui disait amen à son mari, mais déversait son trop plein de doléances, sa détresse, sur sa fille, la prenant pour juge, et lui intentant avec elle un procès derrière son dos. Elle avouera d’ailleurs à sa mère, qu’elle quitte Amnon, pour ne pas devenir comme elle.
Curieusement, la séparation n’amènera pas la tranquillité escomptée, « elle se sent comme un prisonnier qui a mis tellement de temps à s’échapper, qu’il a perdu la possibilité de jouir de sa liberté ». Elle arrive à douter de sa décision, elle tombe dans la contradiction, planifie un retour vers son mari, abdiquant devant toutes ses anciennes résolutions pour retrouver une famille, un bonheur lisse, qui limite les espoirs et tue les rêves, mais qui, en contrepartie octroie une grande sérénité. Mais que se cache t’il derrière ce besoin de revirement ? La peur, la culpabilité, la blessure narcissique? Amnon n’y croit plus, et fait ce constat amer, « Tu es peut-être capable de tomber amoureuse, mais pas d’aimer, dès que tu es déçue, ton amour se fige…tu es exactement comme ton père, dire que tu as tellement souffert de lui et que maintenant tu reproduis la même chose ».
Elle est en permanence dans le questionnement. « Y a t’il une formule magique transmise de génération en génération pour le bonheur ? Est-ce que le bonheur ne rend visite qu’à ceux qui y croient, se cachant de ceux qui doutent ? Son amie Dina, psychothérapeute, lui affirme que « notre système affectif ressemble à un bal masqué, ce n’est qu’avec le temps que l’on peut commencer à comprendre qui est déguisé en quoi…C’est la dure cruauté des créanciers affectifs ». Reste à exister au milieu des contradictions. « Même si en ce moment tout va mal, cela n’implique en rien que c’était mieux avant, ni que ce ne sera pas mieux après, tristesse ne veut pas obligatoirement dire regret, regret ne veut pas obligatoirement dire erreur ». Pour trouver le repos, elle doit écarter le passé de son chemin, sa nouvelle solitude est faite d’invitations par son amie Dina, au milieu de célibataires à caser, et de couples qu’elle qualifie de par leur comportement, de « piqûre de rappel pour divorcés ». Mais comment tomber de nouveau amoureuse ?
Pourtant le hasard est capricieux, comme elle, il la mettra en présence d’Oded, père du meilleur copain de son fils, psychiatre, et en rupture d’amour et de couple aussi. Il deviendra alors l’unique objet de ses désirs. « Etre aimée et comprise, comprise et aimée, les deux ensemble » est sa nouvelle devise. Elle réclamait la liberté, pourtant elle dira, « maintenant que j’ai goûté au bonheur, la liberté ne m’intéresse plus ». Elle ne veut plus être une infirme des sentiments, mais elle a quand même besoin d’être rassurée en permanence. La peur de perdre ce nouvel amour la pousse à de basses manipulations féminines avec Oded, la subtile mélodie des doutes et des hésitations à répétitions reprend. Elle a vraiment besoin de grandir. Il la prendra sous son aile, la maternera, lui dont la volonté est claire triomphe d’Ella qui hésite. Mais les choses pratiques de la vie des couples recomposés ne sont pas si simples. Les heures disponibles pour un bonheur intime se font rares, saura t’elle supporter ces nouvelles contraintes ? L’amour résistera t’il ?
La romancière dissèque avec une incroyable lucidité les faiblesses d’un couple, l’ennui qu’il peut générer, le besoin de liberté de la femme d’aujourd’hui, même s’il elle vit en Israël au milieu d’un monde où la religion donne encore raison aux hommes mais insuffle aux femmes un instinct maternel hyper développé, la cassure irréversible avec toutes les insatisfactions que cela comporte et la déprime inévitable, les remords et les regrets, puis l’espoir. Il lui faudra 500 pages pour se mettre à nue, c’est long, mais les mots pour le dire sont à la hauteur. Une lecture loin de la facilité, tout dans l’introspection, un drame au féminin à la logique humaine mais tortueuse.

un désir fou de danser d'Elie WIESEL




Un Désir fou de danser
Elie Wiesel
Le Seuil (avril 2006) 330 pages



L’histoire retrace la relation entre une psychiatre new-yorkaise et un homme d’un âge assez avancé, qui la consulte parce qu’il pense souffrir de folie due à un excès de mémoire. Il dit lui-même « On peut souffrir mentalement non parce qu’on oublie, mais parce qu’on s’acharne à tout retenir. » Est-il vraiment fou ? Son âme et sa tête se font la guerre. Il s’agit plutôt de se débarrasser des fantômes qui obscurcissent sa mémoire, son « dibbouk » comme il le nomme.
Toutes les folies de l’Histoire sont représentées dans sa propre folie, le chemin est tortueux qui va de sa maison d’enfance en Pologne à New York, en passant par la France et Israël, un parcours d’exilé, étrange et long voyage avec la solitude et la culpabilité pour compagnes, et comme bruit de fond, le vacarme d’un monde devenu fou.
Sa psychiatre écoute ses histoires vécues ou imaginées, essaie de reconstituer ce passé qui depuis son enfance lui procure un sentiment de manque et de défaite. « L’échec est de ma faute » lui confie-il. Il se sent fautif vis-à-vis de ses parents. Avait-il le droit de les juger surtout sa mère ? Un fardeau lourd à porter, mais tout un chacun a ses propres démons. Il cherche un guide qui le ramènerait à lui-même. Il fera le chemin tout seul. Une longue attente ou le repos ne lui sera accordé qu’en découvrant l’amour, sous les traits d’une jeune femme, dernier refuge, et en plus doté d’un « sourire d’enfant effrayé ».
Et la thérapeute en essayant de rentrer dans son monde, au point de prendre un peu de sa folie, de se perdre elle-même, et de conduire son couple au bord du désastre, devra le laisser à son « dibbouk », lui expliquant que « quand Dieu est l’ennemi, elle refuse le combat ».
Ce livre relève d’une méditation freudienne, il raconte l’apprentissage de la découverte de soi même dans les tréfonds les plus obscurs, c’est une aventure intérieure dans laquelle se déploie la mémoire d’Elie Wiesel sur le vingtième siècle, une réflexion sur la judaïté et l’existence
de Dieu. Pourquoi en veut-il tant à Dieu ? « J’en voulais à celui qui m’avait fait tomber sur cette terre où tout commence dans le doute et s’achève par la victoire de la mort ».
Elie Wiesel, passeur de mémoire, sait faire résonner des mots douloureux tout au long de ce
récit, mais il nous laisse penser qu’il faut quand même croire en un monde meilleur, malgré le fanatisme et la haine toujours présents. Il n’a pas eu le prix Nobel de la Paix pour rien.

Madeleine d'Amanda STHERS


« Madeleine » d’Amanda Sthers
chez Stock, septembre 2007, 154 pages

La Bretagne et ses clichés, le froid, la pluie, le gris même s’il s’agit d’un beau gris bleuté
couleur de mélancolie, et puis Madeleine, 40ans collaboratrice d’une agence immobilière
de Brest, célibataire et sans enfant, un beau portrait de femme, aussi mélancolique que le
temps. Elle n’était pas très jolie, d’ailleurs on ne lui avait jamais dit, et elle s’était dite qu’elle
ne l’était pas, mais aujourd’hui elle se dit « qu’à force de lui répéter, elle aurait pu le devenir,
ou le croire, ce qui revient sans doute au même ».
Elle vivait dans ses rêves mais sans y croire, comme elle ne se souvenait pas d’avoir cru au
Père Noël, pas plus qu’au Prince Charmant, elle ne l’attendait pas d’ailleurs, elle était réaliste.
Elle pensait n’être en fait qu’un objet de curiosité sexuelle, elle prenait ce qu’on ne voulait
pas, « on ne revient guère plus de deux fois dans le sexe de Madeleine, une première fois par
accident, une seconde pour comprendre ce qui nous avait attiré la première fois ».
Son univers ressemble à un electro-cardiogramme plat, son travail, les feuilletons télé, et :
-Rémi, le cousin de son patron, « qui a très peu fait usage de son sexe, c’est pourrait-on dire
une première main, à part quelques révisions auprès d’une prostituée, et toujours la même ».
Il est gentil, con mais attentionné… et des points communs dans leur détresse et la peur de
l’avenir.
-Pépé Jacques, un grand oncle en maison de retraite, qui joue le rôle du vieux pervers « pour
ne pas parler de la mort qui le réveille en sueur chaque nuit, et qui, un jour, ne le réveillera plus
du tout », et qui supplie Madeleine de vivre par respect pour ceux qui n’avaient plus le choix.
Un jour, un coup de fil lui annonce un visiteur parisien à la recherche d’une maison, un certain
Castellot. Ce dernier n’arrive pas à faire le deuil de son père, breton d’origine modeste, qui a
fait fortune dans l’emballage des crêpes, mais « n’a jamais su avoir l’air de ce qu’il possédait ».
Il lui reste un malaise fait d’une gêne de ses origines alors que lui-même a bien réussi
professionnellement et s’est marié à une femme qui ne sait pas ce que c’est que « manquer »,
et se refuse à suivre son mari en Bretagne. Castellot lui, veut essayer de se réconcilier avec la
Bretagne, pouvoir pleurer son père et renouer une rencontre affective avec les lieux de son enfance.
Au lieu de cela, ce fût une rencontre bestiale avec le sexe de Madeleine, désir animal pour cette
femme qu’il ne connaît pas, et qu’il pense ne jamais revoir. C’est sans compter sur le magnétisme
des corps. L’attraction purement charnelle qu’il a pour Madeleine, cet amour à l’état brut, le
renvoie à celui qu’il aurait pu être s’il n’avait pas échappé au destin que lui prédisait son père.
Madeleine, elle, se condamne à ces attentes, ces étreintes sans lendemain, ces désirs refoulés.
Elle refuse l’amour de Rémi, qui lui déclame sa flamme lors d’un karaoké, en lui chantant du
Brel, « Madeleine que j’attends là…elle est toute ma vie, c’est mon Amérique à moi… »
Elle vit son fantasme. Cet homme dont elle ne connaît même pas le prénom, qui lui conseille
« de se jeter à l’eau, de nager, la confiance et l’envie viendront après », elle le prend tel quel,
pour le temps qu’il veut bien rester, sachant bien qu’un soir il aura disparu.
Mais ces deux êtres aux enfances saccagées, lui, en perdant sa mère à sa naissance, (Antoine,
son prénom, la seule chose qu’elle lui ait donné), elle, née d’une mère castratrice, (Pourquoi
a-t elle a pu atterrir dans ce ventre là ? Mais où est passé le cordon ?), vont se rapprocher le
temps d’une réflexion sur eux-mêmes, leurs vies, leurs peurs, leurs envies. L’espoir c’est quand
la vie peut basculer de la peur à l’envie.
Amanda Sthers nous embarque dans cette histoire d’amour impossible, dans un style direct
parfois cru, avec une sensibilité attachante pour ses deux personnages. Il y a un peu de Madeleine
et de Castellot en chacun de nous. On ne boude pas son plaisir et on déguste son roman d’une traite.

Pension alimentaire de Eric NEUHOFF


« Pension alimentaire »
de Eric NEUHOFF
chez Albin Michel
août 2007, 134 pages


Un titre un peu déroutant, puisque même s’il s’agit d’un divorce, il n’y est pas question d’argent, juste de la rupture, banale à première vue, mais est-ce qu’une rupture peut-être banale ? Chacune a son histoire, celle de Eric Neuhoff est plutôt désabusée, cruelle et drôle.
En fait, on a l’impression que ce qui lui reste en travers de la gorge, ce n’est pas la pension alimentaire, mais celui qui a pris sa place auprès de sa femme, et surtout de ses enfants, le voisin du dessus, le monsieur de la pub à « 20 briques par mois », celui qui, sous prétexte d’être aussi divorcé, s’infiltra dans sa nouvelle vie, lui jurant une amitié éternelle.
Cela donne un portrait au vitriol d’un arriviste, qui se croit tout permis, d’une vulgarité qui
frise l’indécence dans le milieu de l’édition, qui est celui du narrateur, qui boit tout et n’importe quoi juste pour le plaisir « de se bourrer la gueule », amateur de partouzes et de
filles qu’on paie. Pour l’auteur, « on ne pouvait pas appeler ça un ami, non, …il était disponible…il y a des périodes ou l’on n’est pas très exigeant sur ses fréquentations, on baisse
le curseur, pas de quoi se vanter. »
Mais qu’est ce que son ex-femme a trouvé à ce grossier personnage, alors que du temps de leur mariage, il l’insupportait ? Et puis l’imposer à ses enfants et leur interdire d’en parler.
C’est aussi une chronique douce amère sur la séparation, « une déchirante douceur », la fin
de l’amour et le retour au célibat, « cette fausse adolescence retrouvée ». Il écrit :
« Bizarrement, Camille ne me manquait pas. Nous nous étions éloignés; nous existions en
parallèle. Nous nous étions appris par cœur. C’était trop. Plus rien à découvrir, plus rien à
espérer. Représailles immédiates. Les qualités avaient épuisé leur crédit. Les défauts de l’un
n’avaient plus de secrets pour l’autre. Lourd passif. Nous n’étions même plus capables de
nous décevoir. Nous n’avions pas eu le temps de nous haïr pour de bon…Entre nous, il n’
était plus question d’amour ou de sentiments, mais d’incapacité à rester ensemble dans la même pièce. Deux blocs d’hostilité et d’incompréhension. On n’avait plus que le silence affronter …Nous avions commencé à voir toute chose sous un jour différent. Mieux valait tourner la page, éviter trop de dommages collatéraux. Dans la mesure du possible on avait évité le bain de sang. Nous avions élevé notre mur de Berlin. Bientôt nous parlerions des langues étrangères. Nous étions entrain d’oublier les saisons de notre amour comme on disperse des cendres en pleine nature…Voilà où on en était arrivé. On avait touché le fond. Notre couple était un monde perdu »
Si Eric Neuhoff s’inspire de son expérience, et renvoie, pour certains, de ce fait, aux nôtres propres, il le fait avec beaucoup d’autodérision, le sens de la formule, une plume légère, une façon à lui de tenir sa vengeance. L’indifférence on le dit, est le meilleur des mépris !!!
Finalement un roman léger à savourer comme un plat salé sucré.

Profession..., tueur de Richard DEYRIEUX


Profession …, tueur !
de Richard DEYRIEUX
Editions du Lau 2006 – 250 pages

Un héros qui d’entrée de jeu (drôle de jeu d’ailleurs), nous annonce qu’il a du boulot pour la semaine, deux contrats à honorer, tuer un dealer malhonnête (oui ça existe) et la petite amie d’un mac qui renâcle au travail (qu’est-ce qu’elle fait avec un mac ?), le ton est donné, et le titre du livre ne porte
plus à confusion !!! Notre tueur à gage, appelons un chat un chat, un beau gosse célibataire qui se force à paraître ordinaire, est un pro dans son job, pourtant il parait tout droit sorti d’un conte, une sorte d’ange gardien qui fait le nettoyage par le vide des pourris de ce monde. Pour son dealer, pas de problème, même si le commanditaire est tout aussi pourri que lui, mais tuer la petite amie d’un mac parce qu’elle est une piégée de l’amour et qu’elle préfère être caissière que prostituée, lui pause un cas de conscience, il le résoudra par un effet boomerang, tuant le mac et renvoyant la jeune fille dans son pays natal avec une boutique à la clé. Le cœur a ses raisons…n’est ce pas ?
Son intermédiaire pour ses contrats, c’est Bernard, son ami d’enfance, et le mari d’Odette. Celle-ci, amoureuse des deux lors de leur adolescence, a choisi le plus stable mais a une idée fixe, vouloir mettre l’autre dans son lit, son harcèlement frise l’hystérie, fait rire Bernard, mais déstabilise notre héros ! Son unique fournisseur, c’est Georges, un loup solitaire comme lui, sauf que lui va au feu c’est le cas de le dire, et un sentimental des armes, qui les démonte pour en remonter d’autres comme dans un jeu de Lego…Et puis, il y a Catherine, son amoureuse, qui veut un enfant de lui (est ce bien raisonnable !), d’une beauté à rendre jalouse Odette, avec un zeste de perversité enrobée d’innocence. Elle est sa complémentarité et elle sera sa finalité. Il aura la sagesse du samouraï et s’arrêtera à temps. A travers ce livre on va donc suivre un homme chargé d’éliminer des brebis galeuses pour des sommes considérables (le fric menant le monde, il mène aussi des andouilles à se faire trucider), pour un député ripoux il fera en même temps « œuvre de salubrité matrimoniale », pour un général accusé de crimes contre l’humanité il donnera un coup de main aux services spéciaux, mais à chaque fois, il approfondira le cas soumis, s’en imprègnera, étudiera de près ses victimes,les frôlera, les reniflera afin de s’éviter un sentiment de réprobation ou de refus. La morale sera sauve.
Les femmes sont très présentes, toutes plus canons les unes que les autres, très peu habillées, de plus aguicheuses, provocantes tant par le corps que par le verbe, un peu loin de la réalité. Dommage, je suis une femme et j’ai eu l’impression d’intégrer la partie du cerveau des hommes qui est reliée directement au bas de leur ceinture, là où se réalise tous leurs fantasmes, mais je suppose que les fréquentations d’un tueur de haut vol ne peuvent être que des amazones de haute voltige.
Pardonnons à l’auteur car il a vraiment beaucoup d’humour, et son polar qui pour une fois ne met pas en scène des policiers ou des détectives se lit avec un plaisir jubilatoire.