mercredi 22 octobre 2008

Sournois d'Alexandre CLEMENT




SOURNOIS d’Alexandre CLEMENT
Editions l’Ecailler du Sud - 01/2007 - ISBN 978-2-3529-9002-4 (222pages) Prix du Polar Marseillais 2007

Les quartiers Nord de Marseille, une « zone » avec ses barres en bétons comme dans tous les quartiers défavorisés des autres villes, sauf qu’ici elles dominent la mer et sont baignées de soleil, même si ce dernier associé à la chaleur n’est pas d’un grand réconfort pour ses habitants car seul l’horizon est ensoleillé, on est dans un roman noir, une chronique sociale sur la banlieue, zone de non droit ou brasier qui ne demande qu’à s’enflammer sous ce soleil de plomb.
Noé, abandonné par sa mère qui s’est fait la malle sans rien dire, sans père reconnu, mis à la porte des HLM, seul à la dérive, compte bien faire partie des assistés et gratter quatre ronds en tant que parasite social, mais il n’est pas assez vieux et plus assez jeune, raté, il faudra se démerder autrement. Il va rencontrer Hans, drôle d’épicier venu d’on ne sait où, peut être des pays de l’Est, mais parlant bien le français et blanc comme lui, une rareté dans cette cité. Hans vient d’acquérir une station service désaffectée, il va la remettre en état et en profite pour embaucher Noé, il va lui adjoindre Faye, un noir un peu simplet, mais grand et solide comme un roc. Hans n’est pas un radin, l’argent aidant, Noé va prendre goût au travail, il va même faire des projets d’avenir, rêver de s’en sortir, il faut dire qu’Adila y est pour beaucoup. Cette jeune beur, sapée comme l’as de pique, pas très jolie, mais dont le charme réside dans ses grands yeux noirs, a eu le bonheur de s’intéresser à lui, ils ont été à l’école ensemble, elle fait partie d’une famille où il sont tous plus ou moins zonards les uns que les autres, mais elle est une rescapée de la Cité, douée pour les études et le violon, préparant son bac et le conservatoire avec sérieux, tout en s’opposant de toutes ses forces à ses frères et au sort que la culture arabe voudrait lui réserver. Le seul personnage fort et positif du roman.
Le commerce de la station est florissant, car Hans en as de magouille, y adjoint un bar avec vente d’alcool et de cigarettes de contrebande à des prix défiants toute concurrence, du shit présenté sous forme de paquets de cigarettes nommés « 7ème ciel », et des parties de poker nocturnes. Mais Hans n’est pas très net, il reçoit des types bien sapés mais avec des têtes d’avis de recherche, il flambe et perd beaucoup au poker, surtout contre Matagrain ce vieux rat plein aux as et de plus fraye avec la femme d’une huile politique. La vie s’écoule avec ces bons et ces mauvais jours et tout continuerait si le Diable ne s’en mêlait pas un peu, les mauvaises idées vont refaire surface, et les ennuis avec. Noé commence à piger ce qu’arrivisme veut dire, il essaiera de profiter de la situation de façon sournoise.
Alexandre Clément pour un premier roman nous livre un polar social qui jauge les recoins sombres de notre société mais en toute simplicité, on sent le poids de la vie quotidienne sans avenir de ses personnages, mais il ne les juge pas au contraire on sent qu’il a beaucoup de tendresse pour eux, et même à la mort d’un pourri il y a quelqu’un pour le regretter. De plus le langage est riche et approprié pour un livre qu’on se surprend à lire « avé l’accent ».

Le rapport de Brodeck de Philippe CLAUDEL


Le rapport de Brodeck de Philippe CLAUDEL
Stock – Août 2007 – 416 pages

Prix Goncourt des Lycéens 2007


L’histoire est une allégorie, qui se passe pendant la dernière guerre dans un pays non défini, une frontière de l’Allemagne on suppose, ce pourrait être la Pologne, l’Autriche, ou même l’Alsace, vu les noms des personnages a consonance germanique.
Brodeck est le narrateur, un homme qui n’a rien demandé et à qui on demande de raconter l’inénarrable.
Il s’agit de purification ethnique, de délation, de tortures, de culpabilité, mais aussi de survie. La haine de celui qui est diffèrent « L’Anderer, L’Autre » qui aurait pu d’ailleurs être le titre du livre. On pense à la shoah, à l’histoire de l’humanité, à ce monde terrible ou le crime a l’air d’une fonction naturelle et l’oubli de ces crimes des petits arrangements entre amis.
L’envahisseur résume sa demande de purification en racontant une anecdote concernant une variété de papillons qui vivent en groupe, tolèrent assez souvent d’autres espèces que la leur, mais qui, dès lors qu’un prédateur survient, se préviennent entre eux du danger, sans en avertir les autres, ce qui revient a les livrer au prédateur. «Lorsque tout va bien pour eux la présence d’un ou plusieurs individus étrangers à leur groupe ne les dérange pas, peut-être même en profitent ils d’ailleurs, d’une façon ou d’une autre, mais dès lors qu’un danger se présente, qu’il y va de l’intégrité de leur groupe et de sa survie, ils n’hésitent pas à sacrifier celui qui n’est pas des leurs. »
Reste après, à s’arranger avec sa conscience, mais la mauvaise conscience dès qu’elle devient collective, est souvent celle du voisin.
Philippe Claudel nous livre un roman fascinant qui nous hante et réveille de vieilles questions sur la noirceur de l’âme humaine, souvent générée par la peur et la lâcheté. « L’idiotie est une maladie qui va bien avec la peur. L’une et l’autre s’engraissent mutuellement, créant une gangrène qui ne demande qu’à se propager. »
Un roman stupéfiant, qui se lit et se vit a rebours, en même temps que Brodeck remonte le temps pour écrire son rapport, et ses souvenirs.
Une vraie maîtrise de l’écriture, pour un livre grave, inoubliable. Incontournable dans la rentrée littéraire 2007, les lycéens, encore une fois ne se sont pas trompés de prix.

Un homme accidentel de Philippe BESSON


Un homme accidentel
Philippe Besson
Julliard (01/2008) 244pages

Un nouveau Philippe Besson c’est comme une nouvelle cuvée pour un cru réputé, on se dit que çela ne peut être aussi bon que le précédent, on le renifle, on en prend une lampée avant de le déguster, et puis comme c‘est toujours aussi savoureux, on le déguste d’une traite.
Pour cette nouvelle histoire, sous couvert d’une enquête policière à Los Angeles, l’auteur met en présence deux personnages qui n’auraient jamais dû se rencontrer, « leurs mondes étaient sans intersection », un flic sans ambition à Beverly Hills, et Jack Bell, acteur de cinéma, célèbre plus par sa beauté que par son talent. Tout les séparait, et pourtant, le choc fût meurtrier…les accidents de l’amour sont impénétrables… même s’il s’agit de l’amour pour un autre garçon, même si avant cette rencontre il n’en avait jamais touché un seul, même si après cette rencontre il ne pourra plus en toucher un autre.
« Il y a des choses qu’on ne décide pas, des événements qu’on ne voit pas venir, et quand ils se produisent, ou sont au bord de se produire, c’est déjà trop tard…J’ai été entraîné dans cette spirale sans choisir réellement, j’ai plongé sans m’en rendre compte…et puis, aussi, les sables mouvants exercent une telle fascination qu’on ne leur résiste pas »
Le narrateur décrit les failles et les fractures de cet amour qui pousse ces deux êtres à se consumer, avec justesse et délicatesse, sans rien de provocant, même lors de l’acte sexuel. On est dans l’émotion, le ressenti, sans pudeur, une manière de se livrer qui n’a rien d’indécente. Qu’ils soient masculins ou féminins, ce sont deux corps qui s’aimantent, se livrent au jeu de la passion, et cette dernière est universelle.
Philippe Besson a dû être très inspiré par « Le secret de Brokeback Montain » d’Ange Lee, même si l’homosexualité d’un flic dans les milieux branchés de Los Angeles, est beaucoup plus réaliste que celle de deux cow-boys au milieu des troupeaux, mais il reste le même désir violent, la même sensibilité à fleur de peau, la même autodestruction, la mort pour l’un, la solitude et les regrets pour l’autre.
«Nous n’avions pas fini de nous aimer…un amour total, pourquoi çà s’arrêterait ? Le problème, c’est que moi j’ai survécu… J’essaie de vivre sans lui, je vous jure que j’essaie, je n’y arrive pas. »
Philippe Besson, la puissance des mots, l’art de décrypter les sentiments amoureux, même contre nature, on en redemande, on veut relire ses premiers romans, et on attend le prochain avec impatience.

Se résoudre aux adieux de Philippe BESSON


Se résoudre aux adieux de Philippe BESSON
Juillard – 01/2007 – 188 pages

Bernard Pivot a dit de Philippe Besson « c’est un spéléologue de l’intime », à juste raison pour ce roman, descente au fond du gouffre de la mémoire, pour découvrir ce que coûte une rupture, et le mal que l’on a souvent à « se résoudre aux adieux ».
Rupture d’un couple vu du côté féminin, c’est lui qui l’a quittée, lâchement ! Mais s’agissait-il d’un couple ? Lui, avait quitté une femme soumise, qui lui promettait une union cocooning où tout est prévisible, il y retournera d’ailleurs après une escapade de quelques années avec notre héroïne, elle, journaliste, issue de la vague féministe contestataire, qui n’aime pas les routes toutes tracées, et qui pensait avoir l’entier contrôle de ses sentiments.
Elle va donc vivre la fin de son histoire d’amour, sous forme d’un road movie littéraire, qui ira de Cuba à New York puis Venise, pour finalement rentrer à Paris via l’Orient Express, pensant que le luxe pouvait donner un peu d’élégance à sa tristesse, ou la rendre plus supportable. Son règlement de compte intérieur se fera sous forme de lettres qu’elle enverra régulièrement à son ex-amant, sans espoir de réponse, (encore une question de lâcheté), mais l’écriture n’est elle pas le moyen de dialoguer avec soi-même, on écrit avant tout pour soi.
Pensant que la mémoire freine la convalescence, elle veut apprendre à vivre avec ses souvenirs, ne plus être dans le ressentiment, dominer son chagrin, encore une histoire de contrôle de soi. Mais elle se rend compte que « l’oubli, n’est pas un événement qui se provoque, c’est seulement avec le temps que les êtres s’estompent, sans s’effacer entièrement du reste ». Elle compare son sentiment amoureux à un vieux vêtement, qu’elle jugerait importable, démodé, mais pour lequel elle a de la tendresse, car il lui parle d’un autre temps, qui lui était heureux.
Elle revient sur ses années de bonheur, plutôt ses certitudes de bonheur, car la mémoire toujours idéalise, elle se rend compte que leur couple était basé sur un manque de confiance totale, sur un fond de résistance commune, ou aucun des deux ne veut abdiquer son libre arbitre. Elle est lucide et dit, « si çà se trouve, j’aurais assoupli mon échine, les amoureuses renoncent à une part d’elle mêmes, c’est même à cela qu’on les reconnaît…mais à la fin, je crois que je n’aurais pas changé, rien abdiqué ». La rupture est le prix à payer pour une existence docile dont elle n’aurait pas voulue. Aimer ce n’est pas gagner à tous les coups.
Cet éloignement, ce changement de décor, pour vivre cette rupture, n’aura rien changé, « ce qu’on regarde n’est pas au dehors, mais au-dedans », elle reviendra à Paris, avec le même désordre affectif, se comparant à une mouette engluée de mazout, qui par un heureux coup du sort et un instinct de survie plus fort, se hisse et s’en sort. « Le désespoir çà donne du talent, il faut croire ».
Philippe Besson, nous livre là, une histoire d’amour au passé et une solitude au présent, avec ses interrogations, ou plus d’une d’entre nous pourra, trouver un écho à sa propre histoire, et renouer avec ses propres fantômes. Reste l’avenir, l’auteur nous réserve un happy end, un lâché prise, une vengeance toute en douceur.

L'élégance du hérisson de Muriel BARBERY



L’élégance du hérisson de Muriel BARBERY
Editions Gallimard – Août 2006 - 359 pages


Prix Georges Brassens 2006 et Prix des Libraires 2007




Un roman original, écrit à deux voix,
Celle de Renée, concierge rue de Grenelle, laide mais érudite, elle lit Kant et Tolstoï,
sensible à la beauté de l’art que ce soit Vermeer ou Ozu, et qui doit se contrôler pour
avoir l’air d’une vraie concierge devant les habitants de cet immeuble cossu, et
hyper bourgeois. Un hérisson qui protège son moi personnel sous couvert d’une
carapace d’épines.
Celle de Paloma, 12ans, fille d’une de ces familles bourgeoises, surdouée, en décalage
avec son milieu qu’elle à décidé de quitter, en se suicidant le jour de ses 13ans, pour
éviter le traumatisme du « bocal à poissons », destination finale pour les adultes.
La différence a tout pour réunir ces deux personnages qui sont en décalage par rapport
à leur milieu de vie, mais surtout par rapport à l’idée qu’on se fait d’une concierge et
d’une adolescente. Le catalyseur est l’arrivée d’un nouveau propriétaire, japonais, qui
s’appelle « OZU » de surcroît, fin, cultivé, sensible, qui devine immédiatement ou vont
ses préférences humaines sans souci d’âge, de condition, ou de beauté.
Un roman érudit qui peut rebuter certains lecteurs, il mériterait d’être plus court.
Certains passages mystico-philosophiques avec des phrases surchargées n’apportent
rien de plus au roman, nous empêchent de rentrer dedans et crée un agacement pendant la
moitié du livre, une sorte de « m’as tu vu littéraire » à mon goût. En fait les épines du hérisson, c’est l’écriture alambiquée de l’auteur.
Ces épines recouvrent quand même une tendresse pour des personnages attachants,
quoique très caricaturaux, dans cet immeuble de bobos.
Mais il s’agit d’une fable, et comme le hérisson, pour trouver l’amour, il doit traverser
la route et y laisser la vie sous les roues d’une voiture. Sa carapace devient alors
inefficace. Au lieu de lire Kant, Renée aurait elle du relire son code de la route ?
Un engouement du public pour ce livre, des ventes surprenantes dues au bouche à oreille,
mais est ce que tous ceux qui l’on acheté l’ont vraiment aimé, ou il y a-t-il en nous une part cachée de concierge rêvant de lire Kant ?