dimanche 3 août 2008

Harraga d'Antonio LOZANO




HARRAGA de Antonio LOZANO (2002)
Traduit de l’Espagnol par Jacques Aubergy en 2008
Editions L’Ecailler, collection L’Atinoir – 153 pages

La collection L’Atinoir consacrée normalement au roman noir latino-américain, fait ici une incursion dans le monde afro européen de l’émigration, par le biais d’une histoire sombre sur fond de lumière marocaine et andalouse.
Le passage le plus court entre l’Afrique et l’Europe passe par Tanger. Khaled et son cousin, bercés par les histoires d’Hamid qui fait ses études en Espagne et y mène grande vie, et par leur rêve d’une Europe libre représentée par les lumières de Tarifa, face au Détroit de Gibraltar, qui s’allumaient comme si leur ami « avait appuyé exprès pour eux sur l’interrupteur ». Tanger, qui ne se limitait pas aux étrangers qui l’avaient rendue célèbre, mais aussi à ceux qui la faisaient vivre même si c’était dans la misère. Pour Khaled, barman au Café de Paris, ses lectures et l’apprentissage de l’espagnol vont alimenter ses rêves de voyage. Il ne pouvait continuer à rêver, sa mère envisageait pour lui un mariage arrangé. Hamid lui parlait de la religion comme le refuge des malheureux, des règles comme la prison des honnêtes gens, et de ses nouveaux amis en Espagne qui lui procuraient grand train de vie comme sa nouvelle « Famille », car on l’aura compris, ses études furent vite abandonnées pour un trafic plus lucratif. Il n’eut pas de mal à convaincre Khaled de franchir le pas, non comme un clandestin mais comme un homme qui a choisi une nouvelle vie, un nouveau destin.
Des deux côtés de la méditerranée, des gens hauts placés, des fonctionnaires corrompus, des petites frappes sans scrupule, vont alimenter le trafic de drogue et des êtres humains. Ces derniers sont appelés les Harragas, « ceux qui brûlent », car ils brûlaient leurs papiers avant le grand voyage et allaient directement du bateau au travail, sans espoir de retour. L’organisation, elle, encaissait et l’argent du Harraga qui avait payé son voyage au prix fort, et celui de l’employeur espagnol qui avait commandé cette main d’œuvre bon marché. « Les vautours ne manquent pas pour survoler la misère des autres ».
Mais en fait Khaled allait vite déchanter, il découvrira un monde pourri, « on m’avait arraché le bandeau de l’innocence et préparé pour avoir de la haine… au paradis de la drogue les anges n’existent pas ». Haine pour lui-même, mais aussi pour Hamid qui l’avait entraîné vers ces paradis artificiels, ces vendeurs de mort et ceux qui l’achète, haine pour cette fameuse famille dont les membres sont proches des plus grands, pour « servir la soupe au grand mensonge ».
Au fil du roman on suivra le récit de sa descente aux enfers, mais aussi ses réflexions alors qu’il purge sa peine au fond d’un cachot. Ces dernières sont consacrées à sa famille, ses souvenirs d’enfance, et font l’objet de paragraphes qui commencent par « je ferme les yeux », comme si les bons souvenirs ne pouvaient venir que les yeux fermés. Il se demande comment il a pu mettre tant d’acharnement à vouloir fuir tous ces petits bonheurs passés à Tanger.
Il s’agit d’un roman de l’exil, celui de Khaleb fût volontaire, mais minable et lâche, une trahison pour tous les siens. Personne ne s’éloigne de ses racines sans y perdre un peu de son âme. Il s’était mis dans une situation qui paraissait sortie d’un film, mais la réalité sert souvent de matière à beaucoup de scénarios. Un roman noir empreint d’humanité, et un auteur à découvrir.