

SARTRE, ROMAN
Michel-Antoine BURNIER & Michel CONTAT
Editions Grasset (septembre 2006) 297 pages
Michel-Antoine Burnier, journaliste écrivain devenu sartrien très jeune pour échapper à une longue lignée de notaires, et Michel Contat, journaliste et sartrologue d’origine suisse, se sont inspirés du scénario d’un téléfilm « Sartre, l’âge de raison », et de leurs souvenirs communs des années 1960, pour nous donner ce roman de pure fiction empreint du réalisme de l’époque que chacun d’eux à bien connue. Ils ont d’ailleurs vécus dans l’entourage de Sartre et Beauvoir, ont participés aux événements contre la guerre d’Algérie et pour eux la fiction est le meilleur moyen pour atteindre l’Histoire.
Avec leurs mots à eux, ils vont essayer de nous faire partager la fascination que les mots de Sartre ont eu sur toute une génération dont je fais partie.
Pour cela ils vont inventer un couple Frédéric et Carla, Frédéric étant un mélange des deux auteurs, Carla étant là pour le côté séducteur de Sartre. Le pacte du couple Sartre Beauvoir fascine Carla, elle essaie de convaincre Frédéric, « Regarde, ils se disent tout, transparence et liberté, ils ont d’autres amours, ils ne sont pas jaloux ». Lui, plutôt flatté, c’est tout juste s’il ne la pousse pas dans les bras de Sartre, mais quand les faits sont évidents, il se confie à son ami Bernard Krouchner qu’il en crève…de jalousie. Carla, elle, se confie au Castor (surnom que donne Sartre à Simone de Beauvoir), cette dernière lui affirme que leur pacte n’est qu’une morale d’écrivain, fait de rapports au-delà des sentiments. « D’ailleurs nous avons fait pas mal de dégâts chez des gens qui croyaient pouvoir nous imiter ». Carla, malgré tout, va rentrer dans le cercle des amies de Sartre, qui furent nombreuses, car sa laideur n’avait d’égal que sa séduction. Sûr de cette séduction, il ira jusqu’à dire à Sylvie, sa maîtresse et l’actrice de sa pièce Les séquestrés d’Altona , «c’est moi qui décide si tu es belle ou non, moi le témoin du siècle, parce qu’une femme n’est belle que dans le regard des autres ».
Au-delà des femmes, il y a son engagement politique, et ses idées prorévolutionnaires. Pour lui, dans une révolution, la violence est inévitable, inacceptable mais nécessaire.
Il manifeste pour l’Algérie indépendante et le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. Il n’est pas approuvé de tous, subit des insultes, est menacé de mort, et voit son appartement plastiqué par l’OAS. Frédéric lui tient tête, traite ses idées de formules, d’abstraction, l’accuse de théoriser la violence sans savoir, « si votre philosophie c’est la réalité, commencez par voir la réalité ».
Avec le Castor, il va prendre le pouls de la toute nouvelle révolution cubaine pour le compte de France Soir, et donner une conférence de presse que Castro et le Che commenteront en la regardant à la télé, amusés, mais aussi impressionnés comme s’ils voyaient une star de Hollywood. Sartre aussi, sera impressionné par Cuba et Castro, il en ressortira de ces phrases coup de poing dont il a le secret. « La révolution est une société qui se brise les os à coup de marteau et tente de se redonner un nouveau squelette ». « Les pauvres sont toujours là, mais souriants, puissent ils encore sourire longtemps, une révolution n’a que quelques années devant elle, après c’est un régime ». Et voyant Castro au milieu des paysans, il s’exclame « la voilà la démocratie directe ».
Il y aura aussi, la Russie, Moscou, et une réunion avec des membres de l’Union des écrivains soviétiques qui sont venus pour écouter le plaidoyer de la défense occidentale.
On le traitera de petit bourgeois sans perspectives critiques, d’existentialiste chrétien, de
nihiliste. Simone de Beauvoir, en retrait, apparaît comme une figure protectrice et tutélaire, mais elle trouve la séance ridicule et dégradante. Seul intérêt de cette escapade moscovite, c’est qu’il en reviendra amoureux de sa guide interprète, Lena. Il lui écrira des lettres enflammées, et lui avouera « j’étais du sable sec avec des obligations arides, Cuba, l’Algérie, la paix entre les peuples, maintenant je sens en moi la fraîcheur d’une rosée ». A son retour, il s’attaquera à un livre sur son enfance, ce sera « Les Mots » son plus beau livre.
Les mots, justement ceux là même qu’il sait le mieux manipuler, il ne les cherche jamais, les phrases lui viennent vivement comme écrites à l’avance. Il dira, de sa brouille avec Camus « la brouille ce n’est rien, juste une autre manière de vivre ensemble », et des adeptes de Raymond Aron « ils faisaient zéro faute, mais ne prenaient pas la dictée ». On le proposera pour le Nobel de Littérature, cruel dilemme, accepter le prix de vingt six millions, (quelle récompense, quand lui-même disait que l’existentialisme était le moyen d’assurer son existence), ou le refuser comme il a refusé la légion d’honneur. Ses amis des Temps Modernes ont tous leur opinion, pour Lanzmann, une récupération de Sartre par l’occident, pour Bost, qu’importe d’où vient l’argent seul compte ce que l’on en fait, Beauvoir pense qu’il ne doit pas accepter, Frédéric parle de momification. Sartre va trancher, ce sera non, pour lui un intellectuel ne doit pas accepter de distinction officielle, et la notoriété de ce prix ressemble à « un enterrement de première classe », car, « une œuvre qu’on couronne est une œuvre terminée ».
Pourquoi ce livre ? Les auteurs s’en expliquent ensemble et chacun leur tour dans une postface plus qu’intéressante. Ils ont voulu montrer la fascination que ce philosophe de la liberté a eu sur la jeunesse, apporter leur vision romanesque de la petite histoire dans la grande, nous rappeler que cette jeunesse en mal de changement qui idolâtrait Sartre aveuglément, se préparait à vivre mai 1968. Le style est léger, et il y a un vrai souci de démythification.
Pourquoi le lire ? Avoir été comme les auteurs une inconditionnelle de Sartre mais sans l’avoir fréquenté. Je n’ai guère retenu de lui son côté révolutionnaire, d’ailleurs ses choix ont été très contestés, mais j’en retiens ses livres, ses pièces de théâtre, qu’on peut relire comme des classiques, son amour du jazz et des polars, son goût des polémiques et de la contestation, son art de la déraison, son aspiration à la liberté sous toutes ses formes, y compris sa notion de couple hors normes.
Michel-Antoine BURNIER & Michel CONTAT
Editions Grasset (septembre 2006) 297 pages
Michel-Antoine Burnier, journaliste écrivain devenu sartrien très jeune pour échapper à une longue lignée de notaires, et Michel Contat, journaliste et sartrologue d’origine suisse, se sont inspirés du scénario d’un téléfilm « Sartre, l’âge de raison », et de leurs souvenirs communs des années 1960, pour nous donner ce roman de pure fiction empreint du réalisme de l’époque que chacun d’eux à bien connue. Ils ont d’ailleurs vécus dans l’entourage de Sartre et Beauvoir, ont participés aux événements contre la guerre d’Algérie et pour eux la fiction est le meilleur moyen pour atteindre l’Histoire.
Avec leurs mots à eux, ils vont essayer de nous faire partager la fascination que les mots de Sartre ont eu sur toute une génération dont je fais partie.
Pour cela ils vont inventer un couple Frédéric et Carla, Frédéric étant un mélange des deux auteurs, Carla étant là pour le côté séducteur de Sartre. Le pacte du couple Sartre Beauvoir fascine Carla, elle essaie de convaincre Frédéric, « Regarde, ils se disent tout, transparence et liberté, ils ont d’autres amours, ils ne sont pas jaloux ». Lui, plutôt flatté, c’est tout juste s’il ne la pousse pas dans les bras de Sartre, mais quand les faits sont évidents, il se confie à son ami Bernard Krouchner qu’il en crève…de jalousie. Carla, elle, se confie au Castor (surnom que donne Sartre à Simone de Beauvoir), cette dernière lui affirme que leur pacte n’est qu’une morale d’écrivain, fait de rapports au-delà des sentiments. « D’ailleurs nous avons fait pas mal de dégâts chez des gens qui croyaient pouvoir nous imiter ». Carla, malgré tout, va rentrer dans le cercle des amies de Sartre, qui furent nombreuses, car sa laideur n’avait d’égal que sa séduction. Sûr de cette séduction, il ira jusqu’à dire à Sylvie, sa maîtresse et l’actrice de sa pièce Les séquestrés d’Altona , «c’est moi qui décide si tu es belle ou non, moi le témoin du siècle, parce qu’une femme n’est belle que dans le regard des autres ».
Au-delà des femmes, il y a son engagement politique, et ses idées prorévolutionnaires. Pour lui, dans une révolution, la violence est inévitable, inacceptable mais nécessaire.
Il manifeste pour l’Algérie indépendante et le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. Il n’est pas approuvé de tous, subit des insultes, est menacé de mort, et voit son appartement plastiqué par l’OAS. Frédéric lui tient tête, traite ses idées de formules, d’abstraction, l’accuse de théoriser la violence sans savoir, « si votre philosophie c’est la réalité, commencez par voir la réalité ».
Avec le Castor, il va prendre le pouls de la toute nouvelle révolution cubaine pour le compte de France Soir, et donner une conférence de presse que Castro et le Che commenteront en la regardant à la télé, amusés, mais aussi impressionnés comme s’ils voyaient une star de Hollywood. Sartre aussi, sera impressionné par Cuba et Castro, il en ressortira de ces phrases coup de poing dont il a le secret. « La révolution est une société qui se brise les os à coup de marteau et tente de se redonner un nouveau squelette ». « Les pauvres sont toujours là, mais souriants, puissent ils encore sourire longtemps, une révolution n’a que quelques années devant elle, après c’est un régime ». Et voyant Castro au milieu des paysans, il s’exclame « la voilà la démocratie directe ».
Il y aura aussi, la Russie, Moscou, et une réunion avec des membres de l’Union des écrivains soviétiques qui sont venus pour écouter le plaidoyer de la défense occidentale.
On le traitera de petit bourgeois sans perspectives critiques, d’existentialiste chrétien, de
nihiliste. Simone de Beauvoir, en retrait, apparaît comme une figure protectrice et tutélaire, mais elle trouve la séance ridicule et dégradante. Seul intérêt de cette escapade moscovite, c’est qu’il en reviendra amoureux de sa guide interprète, Lena. Il lui écrira des lettres enflammées, et lui avouera « j’étais du sable sec avec des obligations arides, Cuba, l’Algérie, la paix entre les peuples, maintenant je sens en moi la fraîcheur d’une rosée ». A son retour, il s’attaquera à un livre sur son enfance, ce sera « Les Mots » son plus beau livre.
Les mots, justement ceux là même qu’il sait le mieux manipuler, il ne les cherche jamais, les phrases lui viennent vivement comme écrites à l’avance. Il dira, de sa brouille avec Camus « la brouille ce n’est rien, juste une autre manière de vivre ensemble », et des adeptes de Raymond Aron « ils faisaient zéro faute, mais ne prenaient pas la dictée ». On le proposera pour le Nobel de Littérature, cruel dilemme, accepter le prix de vingt six millions, (quelle récompense, quand lui-même disait que l’existentialisme était le moyen d’assurer son existence), ou le refuser comme il a refusé la légion d’honneur. Ses amis des Temps Modernes ont tous leur opinion, pour Lanzmann, une récupération de Sartre par l’occident, pour Bost, qu’importe d’où vient l’argent seul compte ce que l’on en fait, Beauvoir pense qu’il ne doit pas accepter, Frédéric parle de momification. Sartre va trancher, ce sera non, pour lui un intellectuel ne doit pas accepter de distinction officielle, et la notoriété de ce prix ressemble à « un enterrement de première classe », car, « une œuvre qu’on couronne est une œuvre terminée ».
Pourquoi ce livre ? Les auteurs s’en expliquent ensemble et chacun leur tour dans une postface plus qu’intéressante. Ils ont voulu montrer la fascination que ce philosophe de la liberté a eu sur la jeunesse, apporter leur vision romanesque de la petite histoire dans la grande, nous rappeler que cette jeunesse en mal de changement qui idolâtrait Sartre aveuglément, se préparait à vivre mai 1968. Le style est léger, et il y a un vrai souci de démythification.
Pourquoi le lire ? Avoir été comme les auteurs une inconditionnelle de Sartre mais sans l’avoir fréquenté. Je n’ai guère retenu de lui son côté révolutionnaire, d’ailleurs ses choix ont été très contestés, mais j’en retiens ses livres, ses pièces de théâtre, qu’on peut relire comme des classiques, son amour du jazz et des polars, son goût des polémiques et de la contestation, son art de la déraison, son aspiration à la liberté sous toutes ses formes, y compris sa notion de couple hors normes.