lundi 23 juin 2008

Sagan à toute allure de Marie Dominique LELIEVRE




SAGAN A TOUTE ALLURE
Marie-Dominique LELIEVRE
Editions Denoël – 01/2008 – 342 pages






Trois ans après sa mort le 24 septembre 2004, Marie Dominique Lelièvre nous livre une biographie originale de Françoise Sagan, enquête journalistique sous forme de récit de voyage au pays de la littérature, d’une époque allant de l’après guerre à nos jours.
Nous pensons tout connaître de Sagan, de sa vie (people avant l’heure), de ses livres (lus sans déplaisir et vite oubliés), et pourtant c’est avec un réel plaisir que je me suis replongée dans cet univers qui m’a transportée dans les années soixante, fait de littérature et de liberté, le prolongement de mon engouement pour Sartre et Simone de Beauvoir, fait d’incompréhension de la jeunesse et fureur de vivre représentées au cinéma par James Dean.
Pour Sagan « l’excès c’est un goût ou un sens, et ce qu’on trouve délicieux à l’existence c’est qu’elle offre toujours de nouveaux excès à faire ». C’est dans l’excès qu’elle se nourrit, montée d’adrénaline, excitation vibrante de l’instant, mais les excès ne sont drôles que sans conséquences, or elle frôle la catastrophe plusieurs fois, son premier accident de voiture la laisse en mille morceaux, et entraîne l’addiction aux médicaments (morphine et amphétamine), vite relayés par l’alcool à haute dose, puis les drogues (cocaïne, opium… ). Elle frôle tous les risques, la vitesse, le jeu, les relations douteuses au point d’être mêlée à « l’affaire Elf », tout ça sous le signe de l’insouciance. On assiste à une dolce-vita sagaïenne à la Scott Fitzgerald dont le moteur principal est l’indolence, l’absence d’horaire, la nonchalance foutraque, le libertinage, le tout saupoudré d’une élégance négligée, comme le fût son œuvre. Elle est son œuvre, sa vie prolonge de loin son œuvre romanesque, et il reste un « Mythe ».
Mais ce récit est plus qu’une biographie linéaire, il est un éloge à l’amitié sous toutes ses formes, masculines, féminines, hétérosexuelles et homosexuelles, Sagan en personnage androgyne ne peut qu’aimer ces liens équivoques, car en fait son homosexualité n’est jamais vraiment révélée dans son intimité. L’auteur recueille des souvenirs pudiques de ses proches, de ses amis intimes, et en profite pour faire un brûlant hommage à l’amie de toujours Florence Malraux, sa sœur, son double, l’intelligence mais sous contrôle, celle qui sent les moments de détresse, les « bleus à l’âme », est toujours là quand la mort de ses proches, celle de Peggy Roche surtout, renvoie Sagan vers sa solitude, son ennemie la plus redoutable.
Reste ses livres, et c’est fou ce qu’on a envie de les relire, après la lecture de celui-ci. Bravo Marie Dominique Lelievre, c’est à cela qu’on reconnaît un écrivain.

Le Soupçon De Laura GRIMALDI


Le Soupçon de Laura Grimaldi de 1988
Editions Métailié (février 2004) 210 pages
Traduit de l’italien par Serge Quadruppani


Laura Grimaldi, directrice d’une revue d’espionnage « Segretissimo » nous offre ici son deuxième roman, avec pour toile de fond l’affaire du « monstre de Florence » sur laquelle elle a enquêté en tant que journaliste.
Il s’agit de meurtres à répétition les nuits de nouvelle lune, les victimes sont de jeunes couples ayant choisi l’isolement et sur le point de faire l’amour, l’homme est tué de plusieurs balles, la femme est en plus tailladée avec une lame très fine, une sorte de bistouri, elle est mutilée au niveau des seins et du pubis sans être violée.
Le « Monstre » comme le nommeront les florentins, est le centre de toutes les discussions, on sait qu’il est grand et gros, on l’imagine vivant seul, un fou qui défie le danger, un impuissant qui se déchaîne lorsqu’il voit deux jeunes gens jouir de l’amour comme il ne pourra jamais le faire.
Et puis, il y a Mathilde, qui vit seule avec son fils Enée, la cinquantaine, au physique balourd et disgracieux. Or, le même jour, deux événements, le déplacement de la trousse à bistouris de son mari et la visite des gendarmes
au sujet d’un pistolet que possède son fils, vont bouleverser la vie de Mathilde. Dans la paranoïa ambiante, un effroyable doute va s’emparer d’elle, que fait Enée de ses nuits ? A t-elle engendré un monstre ? Au fil des nuits sans dormir, elle ne pourra pas s’empêcher de rapporter chaque acte, passé et présent de son fils, au soupçon qui s’était insinué dans son esprit. Le ver est dans le fruit, plus les meurtres se poursuivent, plus ça devient une vraie torture pour elle. Mais, une mère peut-elle dénoncer son fils ? D’ailleurs la mère d’un monstre ne peut être qu’un monstre elle-même.
Son fils, en fait, a part son travail à mi-temps chez un ami notaire, s’est épris d’une jeune toxico Nanda, il l’héberge dans une garçonnière, la fournit en coke, vide ses économies, vend les tableaux appartenant à son père en prenant bien soin d’en faire faire des copies par son ami George, peintre anglais sans le sou.
Toutes ces cachotteries ne feront qu’alimenter les peurs de Mathilde. Peur de
perdre l’être qui lui est le plus cher, peur de rester seule, peur du scandale qui rejaillira inévitablement sur un nom florentin au dessus de tout soupçon
depuis des décennies. Le notaire lui parlera de « devoir dynastique » et lui fera d’ailleurs comprendre qu’en échange d’un nom « les comportements doivent être irréprochables, de manière à ne pas donner prise, même de loin, à l’ombre d’un scandale ».
Elle ira seule au bout de sa souffrance, en quête de sa vérité.
L’auteur nous fait vivre au fil des pages les errances mentales de chacun des personnages, de façon à laisser planer le doute jusqu’au bout dans notre esprit comme dans celui de Mathilde. Un très bon roman déguisé en polar.



Romanzo Criminale de Giancarlo DE CATALDO


ROMANZO CRIMINALE
De Giancarlo De CATALDO
Traduit de l’Italien par Catherine Siné et Serge Quadruppani
Editions Métailié (Décembre 2005) 585 pages



L’auteur, magistrat à Rome, relate dans ce roman, l’histoire souterraine et les années de plomb qu’a vécu l’Italie entre 1977 et 1990, en s’inspirant de faits réels, les méfaits d’une association de malfaiteurs « la bande à Magliana » qui avait profité des troubles de l’époque suscités par les brigades rouges pour prendre le contrôle de Rome, sur tous les trafics existants et dont il a côtoyés certains membres dans le cadre de ses activités professionnelles.
Au départ, une bande de têtes brûlées indisciplinées, des petits voyous qui vivent de la domination des faibles, mais pour les driver, il fallait ordre, lucidité et froideur, « Le pouvoir doit récompenser les idées les plus claires et la force pour les affirmer », et ce manager serait le Libanais. Grâce à lui, ils iraient loin, très loin. La mise de fond vint de l’enlèvement d’un baron. L’idée du Libanais fût simple, « Si on divise l’argent, il est plus bon à rien et si on se divise, on est plus bons à rien. Part égale pour tous et le reste en fond commun ». Il propose de rester unis et de se payer Rome, c'est-à-dire contrôler la drogue, le jeu et la prostitution. Leur première action, supprimer celui
qui en avait le contrôle, le Terrible, et imposer leur loi. « Au-delà de tous les programmes, bien au-delà de la raison, le ciment de tout était l’action », il fallait se salir les mains pour former un vrai groupe et devenir invincibles.
Le roman nous offre alors une galerie de personnages hauts en couleur, dont les surnoms, tous plus évocateurs les uns que les autres, reflètent bien le caractère de chacun. Le Libanais, un chef né, l’âme du groupe, s’adjoint le Froid, un homme secret, tout en souffrance, mais qu’il traite sur un pied d’égalité, comme si de leurs méchancetés communes était née une force effrayante. Le Noir, semblable au Froid, il y avait en eux «une fureur, quelque chose de non-dit, et qui ne pouvait se dire», et de ce fait ils devinrent amis. Le Dandy, le plus arrogant de tous, soucieux de sa personne et des bonnes manières, qui fera du chemin, sera prêt à tout, traitera avec les barbouzes, la mafia, et intégrera même les francs maçons de la loge P2, un vrai serpent capable de manipuler les hommes de la rue. Le Buffle, un instinctif en manque de stratégie, brut de décoffrage, qui paiera cher ses conneries, il dit lui-même, «on fait des choses qu’on ne pense pas sur le moment, puis pour les rattraper, c’est salement dur». Le Sec, doué pour faire tourné le fric, très habile pour avoir les bons contacts, mais douteux et traître par vocation. Le Rat, goûteur de drogues, «ses jugements sur le degré de pureté et sur les produits utilisés pour couper, pouvaient défier n’importe quelle analyse chimique». Et puis aussi, Trentedeniers, Œil Fier, Echalas, Ricotta, Crapaud….
Tout ce petit monde va pendant plus de dix ans pourrir l’existence du juge Borgia et du commissaire Scialoja. Surtout ce dernier, un homme solitaire, mal dans sa peau, qui se pose beaucoup trop de questions sur les frontières entre le bien et le mal, et mu par ses désirs compromettants pour Patrizia, une ancienne prostituée, devenue, contrainte et forcée, femme du Dandy, et propriétaire d’un bordel. Mais sa ténacité
dans son désir de mettre ces gangsters hors d’état de nuire, lui vaudra quelques belles arrestations, vite mises à mal par leur avocat véreux, Vasta, qui faisait à chaque fois des merveilles pour les sortir du trou. L’argent coulait à flot, tout le monde en profitait, l’avocat, les flics, les gardiens de prison. Même à l’ombre ils tenaient la prison sous contrôle, ils touchaient leur part et le Sec avait consigne de ne pas laisser tomber leur famille.
Mais l’ennemi avait de nombreux visages, et se riait des efforts de Borgia et Scialoja.
L’Etat n’était pas loin, jeu complexe de pouvoirs au sommet duquel se trouve un personnage influent surnommé le Vieux. D’ailleurs, Le Noir avait ses propres actions hors du groupe, dans cette zone grise ou Etat et Anti-Etat se donnaient la main, et deux barbouzes, qui représentaient la face sale de l’Etat, avaient investi le bordel de Patrizia. De plus, on fait appel à eux pour retrouver Aldo Moro enlevé par les brigades rouges, et à charge de revanche, l’Etat fermera un œil sur leurs activités. L’attentat de la gare de Bologne capitale rouge de l’Italie, la paranoïa des bombes, arrêter les rouges à n’importe quel prix, les avait placés dans une espèce de niche protégée. Les méchants étaient les plus forts !!!
Un roman fort, animé d’une langue riche qui restitue fort bien le milieu de la pègre,
des rebondissements à chaque paragraphe, des personnages attachants même dans leur noirceur, de l’action, beaucoup de morts. A son désavantage, quelques longueurs, beaucoup de personnages à intégrer, et une complexité de cette époque troublée et troublante de l’Italie qui me dépasse, et m’horrifie. Un beau casting pour un film, ce qui n’a pas manqué, en l’occurrence une réussite pour le film de Michele Placido.