

« CONTOURS DU JOUR QUI VIENT » Léonora MIANO
Editeur PLON – Mai 2006 – 275 pages
Léonora Miano pour son deuxième roman nous emmène au Mboasu, un état imaginaire d’Afrique qui se relève difficilement d’une guerre fratricide et est frappé de misère et de folie.
C’est l’Afrique à l’état brut avec ses rites, ses croyances et ses démons, où Dieu n’a pas peur de frayer avec les gourous, où un enfant n’a que la valeur de ce qu’il peut rapporter, une Afrique à la dérive pleine d’excès et de cruauté.
Elle nous conte l’histoire de Musango (la Paix en camerounais), qui après avoir été pendue au manguier, fouettée avec des bambous, avait été attachée nue sur le lit, du papier journal dans le nez et les oreilles, avec sa mère qui s’apprêtait à y mettre le feu. Elle pensait qu’elle était maudite, atteinte du mauvais œil. La vieille sorcière sauva la vie de la fillette car brûler son corps n’enlèverait pas le pouvoir des esprits, il suffisait de la chasser et de purifier la maison après. Elle n’avait que neuf ans, mais en paraissait sept tellement elle était chétive, elle se retrouva à la rue, nue, sans avoir mangée depuis trois jours. Son père était mort sans avoir épousé sa mère la laissant sans argent, reniée par sa belle famille, elle-même reniant la sienne, seule avec sa folie et tous ces sorciers, conseillers de mauvais augure, qui savent profiter des âmes les plus faibles, « qui peut dire à une femme que la chair de sa chair n’est pas un être humain ».
Musango survivra, la vie va dominer la mort. Elle se retrouvera comme bonne à tout faire dans un camp où un proxénète du nom de « Vie Eternelle », avec ses amis « Lumière » et « Don de Dieu », prépare à la prostitution des jeunes filles qui veulent « se faire la France ». Mais le destin d’un africain, est il d’aller « faire l’Europe » et de revenir au pays avec le label Occident pour écraser avec dédain les siens plus ignorants. « Ils oublieront que la ligne était dans leur main et qu’elle n’indiquait pas la fuite ». Ces trois là, outre la traite des femmes, donnaient aussi dans l’arnaque spirituelle, et la foi qu’ils professaient dans leur temple était un mélange de prétendus rites africains et d’interprétation toute personnelle de la bible. « Il faut frapper les esprits, mettre les âmes à genoux, laver les cerveaux, tout cela dans le seul but de soutirer aux fidèles une partie de leurs revenus ». Ils arrivent à faire croire à leurs fidèles qu’il faut d’abord descendre en enfer pour atteindre le paradis, et aux femmes qu’elles doivent recevoir la semence masculine au moins une fois par mois, les célibataires et les veuves seront alors données de force à un homme appelé « le nettoyeur ».
Mais Musango n’aura de cesse de retrouver sa mère, elle se l’imagine, lui parle, « il n’est que de l’ombre sur mes jours et tu ne me quittes pas », elle essaie de vivre sans, il y a tant de choses que sa mère aurait dû lui apprendre, elle n’a aucun repère, la clé de sa liberté est cachée sous la colère qui lui a tari ses larmes. Elle lui fait des reproches mais sans haine, « tu ne m’as rien donné, mais peut être n’avais tu rien…Il me faut remonter à la source de ton existence pour trouver l’origine du mal ». Trois ans cela dura, une deuxième gestation avait commencée avec un rêve fou celui de la retrouver, rêve d’amour irréalisable, « nous ne serons jamais une mère et sa fille, je m’en arrangerai…ce sera notre histoire que ce silence intense, ce sera notre attachement …je n’aurais pu que coudre des points fragiles encore trop lâches sur la béance qui nous sépare, cela aurait très vite rompu ». Grâce à sa mère elle aura au moins appris la voie à ne pas suivre, et grâce aux femmes rencontrées lors de son périple, notamment son institutrice, sa grand-mère maternelle Mbambé et son nouvel ami Mbalé (la Vérité), que c’est à son tour de vivre et de suivre les « contours du jour qui vient ».
Un beau roman que cette histoire vue par les yeux de cette fillette plus que mature qui a fait l’impasse sur son enfance. Il nous montre la complexité des rapports mère fille dans cette Afrique qui est celle des femmes même si ces dernières n’ont toujours pas le beau rôle face au machisme, à la puissance de l’occulte et à la foi truquée. Miano est un grand écrivain qui fait passer à travers sa plume toutes les ambiances, les couleurs et les senteurs de son pays natal. On est saisi par sa grande maîtrise de l’écriture et l’on ne résiste pas à la poésie qui se dégage de ce livre à découvrir sans faute.
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