samedi 30 août 2008

Parano Express de Josiane BALASKO




PARANO EXPRESS de Josiane BALASKO / Editions Fayard – 04/2006 – 359 pages

Josiane Balasko, célèbre pour ses talents de comédienne, après s’être lancée dans la mise en scène de cinéma et de théâtre, s’est aussi mise à la littérature. D’après elle, c’est grâce à des scénarios qu’elle aurait écrits mais n’aurait pu adapter. Pourtant, « Parano Express », son deuxième livre, est un beau titre pour un film, et le héros, Antoine Meyer, dont l’histoire déjantée se déroule à la vitesse grand V, nous fait pensé par sa poisse à répétition à une sorte de François Pignon.
Antoine Meyer avait tout pour être heureux, un bon boulot, et Laetitia, une femme superbe qu’il allait épouser et, « De toutes celles qu’il avait connues, Laetitia l’emportait haut la main ». De plus c’était elle qui avait pris la décision de se marier et, « sans vraiment se l’avouer, il avait toujours pensé qu’il y avait maldonne ou erreur d’aiguillage, fatalement à un moment ou à un autre çà allait merder, et c’était maintenant ».
Pourquoi, à cette terrasse de bistrot, a-t-il cédé à cette vieille femme sourde et muette qui lui a forcé la main en lui laissant un porte-clé et une enveloppe ? Pourquoi a-t-il ouvert cette fameuse enveloppe qui lui disait « vous allez perdre votre femme et votre travail, mais ne vous découragez pas ». Là, le destin va jouer les malins…et quand, le même jour, il va retrouver Laetitia sur un jeu vidéo porno « Virtuelle vicieuse », perdre son boulot, avoir un accident de voiture, et se retrouver à la rue après la perte de ses clés d’appartement, il en sera à peine étonné, il y avait une logique dans tout çà. Là va commencer une série de rencontres multiples, toutes aussi bizarres les une que les autres, mais toutes reliées entre elles, comme si elles participaient à un complot contre Antoine. Coïncidence, magie du hasard ?
La responsable de son accident, Iris, vieille hippie, va prendre soin de lui, le nourrir de tête de veau arrosée de Pomerol. Elle fait des sculptures masculines au sexe démesuré, de forme et de texture originales, qu’elle nomme ses « Tringleurs » et dont elle dit que le sujet est vaste, « la vie de l’homme n’étant qu’un long face à face avec sa queue ». Il y aura Billy, un collectionneur un peu particulier, qui lui fera connaître un bordel pour gérontophiles avertis avec à sa tête Mamie Renée, un chauffeur de taxi tueur de vieilles dames, deux sœurs jumelles à la sexualité débridée qui lui feront découvrir le plaisir à la puissance deux, Léo le fils d’Iris, auteur du jeu vidéo concernant Laetitia, Paola la vieille fausse sourde et muette à l’origine de ses déboires, et même sa mère, qui le traite toujours comme un enfant de six ans mais va se faire épouser par un jeune milliardaire et veut régenter sa vie.
Les ennuis ne faisaient que commencer. « Jusqu’à présent le désastre était de l’ordre du malheur ordinaire », il y aura pour Antoine une sorte de glissement vers l’absurde, l’inexplicable, il devenait parano, çà allait trop vite, comparé à des gens qui font du sur place toute leur vie. Son deuxième accident sous le pont de l’Alma, (il aura plus de chance que Lady Di), lui rapportera des côtes cassées et la découverte d’une arythmie cardiaque, « une sorte de résumé de sa vie sentimentale » ! Sa vie devenait « une espèce de puzzle qui se reconstituait à l’aveugle », ou plutôt un jeu de l’oie avec forces cases à chausse-trappes. « Trois semaines exactement qu’il était monté à bord d’un grand huit, sans ceinture, propulsé vers une destination qu’il pensait hasardeuse ».
Trois semaines dans la vie d’Antoine Meyer, prouvent encore une fois que les déboires des autres sont jubilatoires. Antoine jouet entre les mains des femmes, face à son destin ? Mais peut être que le destin n’est que le résultat des choix que l’on fait. En tout cas il en résulte un livre plein d’humour et de bonne humeur, un vrai moment de détente littéraire, et peut être bientôt un film de son auteur.

samedi 23 août 2008

Londres Express de Peter LOUGHRAN


Londres Express de Peter LOUGHRAN (1967)
Série Noire n°1136 – Folio Policier n°236
Traduit de l’Anglais par Marcel DUHAMEL

Un auteur irlandais connu pour ce seul livre traduit en français, mais par Marcel Duhamel ce qui n’est pas rien, ce dernier nous livrant en avant propos ses difficultés à classer cet ouvrage inclassable. Ce fut la Série Noire, pas parce qu’il relève du polar, mais plutôt parce qu’il est noir de chez noir, par l’histoire, l’atmosphère et l’âme du héros.
En effet, pendant 240 pages, on va subir le long monologue d’un triste sire, (aucun paragraphe pour faire une pose), marin de profession, dont nous ne saurons ni le nom ni le prénom, et qui, après une nuit de bordée qu’il nous racontera avec forces détails, doit rejoindre son bateau par le train « Londres Express ». Seul dans son compartiment, avec de la littérature érotique pour compagnie, il verra arriver deux bonnes sœurs et une gamine de sept ans qui voyage seule et que sa tante confie aux deux nonnes qu’il traitera de « suceuses d’eau bénite déguisées en ku-klux de mes deux klan, et qui viennent par paires comme les emmerdements ».
Ce sera le prétexte à des divagations pour refaire le monde, celui de la religion en général et du sexe en particulier, « un gouvernement qui organiserait une chaîne de bordels dans ce pays, il rendrait plus de services qu’avec toutes leurs écoles, leurs églises, leurs prêches et leurs prières…tout le monde au bordel même les curés après la messe…en voulant supprimer la chose, çà devient clandestin ».
Il revient sur sa nuit passée, qui commence par ses déambulations avec une pute qu’il paiera mais dont il n’obtiendra rien, si ce n’est un coup de talon aiguille et qui finit par une rouste des gens du coin dont il se vengera en cassant leur vitres à coup de briques dans un acte de violence jouissif, un dérivatif à son besoin de sexe.
Il n’osera pas ouvrir ses revues, et suivra la conversation des sœurs et de la fillette, ce qui lui permettra de faire des allers retours sur son enfance avec des bouffées de bons sentiments et une tirade jubilatoire sur Sainte Agnès. Mais vis-à-vis des filles, sa conclusion n’est guère encourageante « les femmes ne pensent qu’à se faire grimper et faire des gosses ».
Un drôle de bouquin, dérangeant à souhait, voire malsain, un voyage au bout de l’enfer pour un pauvre bougre pas très futé, « chaud de la pince » jusqu’à l’excès, sans états d’âme, et d’une mauvaise foi chronique, qui se conduit de façon abominable mais trouve toujours des excuses, il est la victime et la société le bourreau. La chronologie est aussi tordue que l’histoire qui va dans tous les sens, on pourrait se prendre pour un psy (un fouille chou comme il dirait) entrain de fouiller le cerveau d’un cinglé.
Et pourtant cette sale histoire ne pas lâchée, à croire que seuls les bons sentiments nous endorment. De plus le ton est incisif, le langage parlé et imagé assorti de drôles d’expressions comme du Frédéric Dard. Je confirme : inclassable mais à retenir.

Wazemmes de Noël SIMSOLO


Wazemmes de Noël SIMSOLO - Editions L’Ecailler du Sud
01/2006 - Collection L’Ecailler du Nord – 235 pages

Guillaume Bravant, lillois d’origine exilé à Paris, peintre à l’occasion juste comme couverture, pickpocket par goût et pour assurer ses moyens d’existence, revient à Lille sur convocation d’un notaire pour l’ouverture du testament Valaudret, un vieil homme milliardaire qui lui a tout légué. Héritage empoisonné, on le comprend vite, un lourd secret liant des personnalités lilloises. Le commissaire Devister, qui enquête sur des meurtres en série de filles qui draguent par Internet, apprend par lettre anonyme que l’accident de Valaudret serait criminel. Le casse tête commence au propre comme au figuré, de violentes migraines le suivront tout au long du récit.
Guillaume, va essayer de se familiariser avec sa toute nouvelle richesse tombée du ciel, il n’avait rencontré le donataire qu’une fois pour lui vendre une toile, et reprendre contact avec ses anciens amis. Dans la bande du Café du Moderne, reste Marcel un vieux prof alcolo, et Julien un avocat sans vocation qui a épousé Colette son amour de jeunesse, les autres étant tous morts.
IL sera d’ailleurs beaucoup question de morts, et de meurtres, les plus abjects datant de la dernière guerre et commis par cupidité. Puis il y aura ceux pour supprimer les anciens assassins pris de remords et ceux pour faire taire les intermédiaires qui en savaient trop. Pourtant depuis cinquante ans ils avaient été raisonnables, ils avaient préféré céder au chantage que passer à l’acte, de plus, leur grand âge permettait de penser qu’une fois mort, leurs cadavres ne seraient pas solvables.
Tout va pourtant s’accélérer, le maître chanteur Valaudret a un héritier Guillaume, ce dernier a-t-il hérité du secret et des documents qui vont avec ? Au fur et à mesure du récit on va découvrir des personnages plus que pourris. Un trio, Sébastien Laumerre, Pascal Tarnonsi et Marceau Constant, trois notables lillois qui doivent leur fortune à celle des juifs qu’ils ont torturés, assassinés et volés pendant la guerre. Des crimes peu honorables que Valaudret ancien résistant a voulu leur faire payer en argent, un autre acte peu honorable ! Un duo, Fabien Lucret et Yves Vanmeer, deux mercenaires gérant une société de vigiles, qui n’hésitent pas à se salir les mains pour les trois autres. Benjamin Froligier, un flic corrompu pour le plaisir, Annette, l’assistante du notaire corrompue par besoin d’argent, et des prostituées corrompues par besoin de drogue.
Ce roman tire son titre d’un village, Wazemmes, raccordé à la ville de Lille, et correspondant au quartier du marché, lieu métissé et branché aujourd’hui. L’auteur, lui-même lillois d’origine, acteur, scénariste, historien de cinéma et romancier, nous conte une histoire au rythme vif, ou se mélange la noirceur des polars américains et les charmes vénéneux d’une bourgeoisie insoupçonnable.

dimanche 10 août 2008

Alabama Song de Gilles LEROY




ALABAMA SONG de Gilles LEROY
Editions Mercure de France (11/ 2007) 188 pages





1918, Alabama Etats-Unis, Zelda fille du juge Sayre, une très jolie jeune fille, une belle du Sud délurée et insolente malgré le puritanisme de sa famille, Francis Scott Fitzgerald, un beau lieutenant du Nord, dandy et futur écrivain de renom, ils allaient s’aimer jusque dans la célébrité. Ils étaient si semblables en tout, mi-ange mi-démon, « deux créatures insatiables et condamnées à être déçues », même leur physique avait un air de famille, on les aurait cru frère et sœur.
Gilles Leroy, va raconter ce couple mythique des années 1920, et écrire ce livre à la première personne, version Zelda. Zelda avec Scott et les années folles, à New York, à Paris ou elle aimera les bouges de la Rive Droite, les bars homos, les orchestres de tango qui précéderont ceux de Jazz, et la Côte d’Azur, Fréjus et le Cap d’Antibes. Zelda sans Scott vingt ans après, face à ses docteurs, des visages interchangeables avec toujours les même questions sur ses névroses et sa folie. Il s’agit d’une fiction nous dit l’auteur, mais en réinvestissant le personnage de Zelda, il frôle la réalité et nous livre un portrait sans concession, finalement loin de la schizophrénie détectée par ses psychiatres, plutôt une fêlure comportementale. La folie les a-t-elle séparés ? Non, elle les a plutôt unis et réunis, et c’est sa lucidité qui va les séparer. Elle dira à son psy « l’amnésie n’entre pas dans les symptômes de mon désordre ».
Ils ont inventé la célébrité et le commerce qui va avec, tous débordements de leur part faisaient monter leur cote. Scott lui apportera une vie mêlant bohême, luxe et démesure, alcool et perdition, voire autodestruction. Mais c’était un binôme sinon rien. Le succès elle le vivra « en comparse, en accessoire décoratif à l’ombre du génie ». Pourtant Scott n’était rien sans Zelda, elle alimentait ses romans non comme une muse, mais comme « nègre involontaire ». Ses mois de clinique lui donneront l’occasion d’écrire son journal qui alimentera les nouvelles qu’écrit Scott, car pour lui « écrire est une affaire d’hommes ». Il la laissera peindre, dans ce domaine son ego sera sauf.
Leur couple ne correspondait pas aux normes de l’époque, et la naissance d’une fille ne changera rien. Pour Scott, le sexe n’était pas la discipline où il brillait, alcool et drogues obligent, il n’apportera donc pas la stabilité affective et sexuelle que Zelda attendait. Elle trouvera l’amour dans les bras d’un aviateur français posté à la base de Fréjus, Edouard Jozan qui lui apportera l’ivresse sans l’alcool, « l’extase indécente des gens qui s’aiment », mais une torture pour Scott. Leur idylle fût de courte durée, la vengeance de Scott, ce sera une clinique suisse sous forme de palace haute sécurité pour célébrités. Il sera d’ailleurs généreux à ce sujet, il lui offrira vingt cliniques, une façon de la posséder à jamais. Elle fût brimée, bridée, brisée, l’alcool aidant, il la traitera pire qu’une prostituée, une sorte de « viol marital…la saleté et la honte cousue avec ». Elle sera dépossédée corps et âme, sans résistance, et lui dira avec humour « toi que j’ai aimé à me rendre folle ».
Gilles Leroy a pris des risques avec cette création originale mais il nous donne un beau portrait de femme, étoile fragile, petite fille perdue mais sensible, qui voulait tout, et qui l’eut à la folie. En même temps il remet les pendules à l’heure en ce qui concerne Scott Fitzgerald qui tombe du piédestal ou on avait pu le placer. L’écriture est fluide même si on passe des années vingt aux années quarante avec pour seul repère les dates que l’auteur a mis en marge, mais cette déraison dans la chronologie m’a séduite, un brin de folie que Zelda nous fait partager.

dimanche 3 août 2008

Harraga d'Antonio LOZANO




HARRAGA de Antonio LOZANO (2002)
Traduit de l’Espagnol par Jacques Aubergy en 2008
Editions L’Ecailler, collection L’Atinoir – 153 pages

La collection L’Atinoir consacrée normalement au roman noir latino-américain, fait ici une incursion dans le monde afro européen de l’émigration, par le biais d’une histoire sombre sur fond de lumière marocaine et andalouse.
Le passage le plus court entre l’Afrique et l’Europe passe par Tanger. Khaled et son cousin, bercés par les histoires d’Hamid qui fait ses études en Espagne et y mène grande vie, et par leur rêve d’une Europe libre représentée par les lumières de Tarifa, face au Détroit de Gibraltar, qui s’allumaient comme si leur ami « avait appuyé exprès pour eux sur l’interrupteur ». Tanger, qui ne se limitait pas aux étrangers qui l’avaient rendue célèbre, mais aussi à ceux qui la faisaient vivre même si c’était dans la misère. Pour Khaled, barman au Café de Paris, ses lectures et l’apprentissage de l’espagnol vont alimenter ses rêves de voyage. Il ne pouvait continuer à rêver, sa mère envisageait pour lui un mariage arrangé. Hamid lui parlait de la religion comme le refuge des malheureux, des règles comme la prison des honnêtes gens, et de ses nouveaux amis en Espagne qui lui procuraient grand train de vie comme sa nouvelle « Famille », car on l’aura compris, ses études furent vite abandonnées pour un trafic plus lucratif. Il n’eut pas de mal à convaincre Khaled de franchir le pas, non comme un clandestin mais comme un homme qui a choisi une nouvelle vie, un nouveau destin.
Des deux côtés de la méditerranée, des gens hauts placés, des fonctionnaires corrompus, des petites frappes sans scrupule, vont alimenter le trafic de drogue et des êtres humains. Ces derniers sont appelés les Harragas, « ceux qui brûlent », car ils brûlaient leurs papiers avant le grand voyage et allaient directement du bateau au travail, sans espoir de retour. L’organisation, elle, encaissait et l’argent du Harraga qui avait payé son voyage au prix fort, et celui de l’employeur espagnol qui avait commandé cette main d’œuvre bon marché. « Les vautours ne manquent pas pour survoler la misère des autres ».
Mais en fait Khaled allait vite déchanter, il découvrira un monde pourri, « on m’avait arraché le bandeau de l’innocence et préparé pour avoir de la haine… au paradis de la drogue les anges n’existent pas ». Haine pour lui-même, mais aussi pour Hamid qui l’avait entraîné vers ces paradis artificiels, ces vendeurs de mort et ceux qui l’achète, haine pour cette fameuse famille dont les membres sont proches des plus grands, pour « servir la soupe au grand mensonge ».
Au fil du roman on suivra le récit de sa descente aux enfers, mais aussi ses réflexions alors qu’il purge sa peine au fond d’un cachot. Ces dernières sont consacrées à sa famille, ses souvenirs d’enfance, et font l’objet de paragraphes qui commencent par « je ferme les yeux », comme si les bons souvenirs ne pouvaient venir que les yeux fermés. Il se demande comment il a pu mettre tant d’acharnement à vouloir fuir tous ces petits bonheurs passés à Tanger.
Il s’agit d’un roman de l’exil, celui de Khaleb fût volontaire, mais minable et lâche, une trahison pour tous les siens. Personne ne s’éloigne de ses racines sans y perdre un peu de son âme. Il s’était mis dans une situation qui paraissait sortie d’un film, mais la réalité sert souvent de matière à beaucoup de scénarios. Un roman noir empreint d’humanité, et un auteur à découvrir.